1918 - 2019 : un siècle d'évolution pour la réintégration des ex-combattants dans la vie civile

Mis à jour : 7 août 2019


En 1918, la fin de la Première Guerre Mondiale implique la démobilisation de millions de soldats et leur retour dans leur vie "normale". Mais qu'est-ce-que la normalité après avoir connu la guerre ? C'est pour cela que nous nous intéressons à la manière dont les combattants sont démobilisés en 1918 et réintégrés dans la vie civile ensuite.


Comment le soldat, être humain au service d’une patrie, était-il démobilisé des armées cent ans auparavant et qu’est-ce que cela nous apprend de la gestion des ex-combattants de nos jours ?

Quel lien entre un retour à la vie civile de qualité et une paix durable rendant possible un meilleur respect des droits humains ?


Aujourd’hui, le retour dans la vie civile des ex-combattants est bien plus organisé qu’il ne l’était en 1918. De fait, un processus nommé DDR (Désarmement, démobilisation et réintégration) est mis en place par l’Organisation des Nations Unies depuis 1990, année de sa première implantation au Nicaragua[1].

Le DDR est une partie des opérations de maintien de la paix décidées par l’organisation internationale et prévoit un retour des combattants à la vie civile grâce à un travail intégré des Etats, des organisations régionales et internationales ainsi que des acteurs de la société civile (du niveau local au niveau international).

Afin de voir le chemin parcouru en un siècle, nous revenons aujourd’hui sur la gestion de la sortie des armées par les soldats en 1918 et la façon dont leur retour à la vie civile a été géré par les Etats.


« Le clairon du cessez-le-feu annonce le début des difficultés civiles. (…) L’armistice, puis la paix, rendent à la vie civile des millions d’hommes déshabitués et heureux, impatients et éblouis, vite déçus pourtant, et même mécontents. »[2]


Au sortir de la Première Guerre Mondiale en 1918, les seuls praticiens de la démobilisation et de la réintégration des ex-combattants sont les Etats. Effectivement, à cette époque, il n’est pas question d’organisations internationales ou de société civile internationale ayant un rôle direct sur les personnes physiques. Nous allons étudier la façon dont le retour des soldats à la vie civile est envisagé avant que la Société des Nations n’entre en fonction. Nous verrons ainsi la gestion logistique de la démobilisation dont les soldats ont fait l’objet avant d’envisager les conséquences qu’une gestion défectueuse de ce processus peut avoir sur le système économique et politique et sur le maintien de la paix et de la sécurité internationales.


Le soldat envisagé comme une main d’œuvre industrielle potentielle


Nous nous trouvons dans un cas où le soldat qui doit être démobilisé et réintégré est nécessairement légitime puisqu’il faisait partie des forces armées d’un Etat partie au conflit (de nos jours, tous les combattants n’appartiennent pas nécessairement à l’armée officielle d’un Etat). Puisqu’enrôlé légalement par sa Nation, il est démobilisé et réintégré dans la communauté civile par cette dernière. A la sortie de la Première Guerre Mondiale, la réelle préoccupation liée à la démobilisation est intrinsèquement logistique. En l’occurrence la question est la suivante : de quelle manière est-il possible de démobiliser les soldats des forces armées de façon à ce qu’ils soient transformés en main d’œuvre industrielle[3] ? De plus, comment effectuer un tel processus de telle sorte qu’aucun mouvement social d’ampleur n’apparaisse du fait de la mauvaise réintégration des combattants dans la vie civile ; dans la vie professionnelle ?


Afin d’avoir une vision concrète de ce phénomène, nous avons tenté de se fier à des documents de première main puisqu’édités dès 1918. Nous nous baserons ainsi sur les écrits de W.H. Hamilton, de R.C. Clothier[4] ainsi que sur une publication du Journal de l’économie politique[5]. Afin de mettre en lien ces travaux avec la réalité historique des faits, nous nous baserons également sur des écrits ultérieurs.


Commençons par l’évaluation de l’homme soldat comme un force industrielle potentielle. L’hypothèse soulevée est la suivante ; l’industrie, en pleine expansion après la guerre, requiert nécessairement plus de place pour intégrer le démobilisé[6].


Préalablement à la réintégration effective des soldats, il est nécessaire d’instaurer une politique de démobilisation permettant d’établir une proportionnalité entre les flux de démobilisation et d’absorption dans le marché du travail. De plus, il est préférable, du point de vue opérationnel, d’établir des catégories au sein du potentiel humain à démobiliser. Par exemple, Hamilton identifiait quatre catégories ; à savoir les soldats à l’étranger, les soldats sur le territoire, les travailleurs dans l’industrie de la guerre ainsi que les possibles immigrants[7]. Chaque Etat gérant la démobilisation, nous ne pouvons que donner des exemples dans certains d’entre-eux au titre desquels la France. Effectivement, les ex-combattants, en tant que future force de travail industriel pouvaient se voir assurer la fonction professionnelle qu’ils occupaient avant d’être appelés au combat. De fait, la loi du 22 Novembre 1918 « affirmait le droit strict des démobilisés à leur ancien emploi » mais seulement sous réserve d’en avoir informé leur patron par courrier recommandé au moins deux semaines avant ; ce qui était le plus souvent impossible dans les faits[8].


De son côté, Clothier appréhende la démobilisation des soldats dans le cas précis du Royaume-Uni et apporte une possible trame que le gouvernement peut exploiter puisqu’il établit une comparaison avec la Guerre des Boers[9] au terme de laquelle la démobilisation avait été désastreuse. Il indique ainsi que l’avantage dont les anglo-saxons bénéficient réside dans le possible retour sur expérience du post-conflit de la Guerre des Boers. Ainsi, il indique qu’il est nécessaire d’adopter une approche plus organisée et plus proche de la réalité des soldats en les classant, non pas comme le proposait Hamilton selon leur géolocalisation mais selon leurs expériences et capacités sans que l’âge ou le temps passé dans l’armée ne soit pris en compte[10]. C’est pour cela que l’auteur identifie quarante-et-un groupes-types d’industrie afin d’évaluer une logique entre le démobilisé et sa réintégration professionnelle. D’après lui, le Royaume-Uni aurait plus de chance d’effectuer une démobilisation qualitative en se basant sur le lien qualification des soldats/priorité des besoin dans l’industrie. Par ailleurs, il indique de même la nécessité d’une proportionnalité entre la démobilisation et la capacité d’absorption dans le monde du travail en rappelant l’importance d’une intégration progressive dont la première étape serait la reconstruction civile et industrielle de l’Etat en question.


De plus, l’auteur du Journal d’Economie Politique, dont le volume porté à notre intérêt fut publié en Décembre 1918, entretient également une vision comparative avec l’échec vécu suite à la guerre des Boers. De fait, il rappelle que les soldats ayant participé à ce conflit avaient seulement été démobilisés sans être réintégrés dans la communauté civile de manière progressive ; leur contrat avait tout bonnement été rompu, les laissant dans ce que l’auteur appelle « un intervalle mesquin »[11]. De plus et d’après lui, un processus de démobilisation doit débuter selon les termes de l’armistice (daté au 11 Novembre 1918 dans notre cas) qui nécessite la présence d’une force militaire aux frontières, impliquant que tous les soldats ne pouvaient pas être démobilisés et réintégrés en même temps. Ainsi, il considère nécessaire que les combattants à démobiliser entretiennent des opérations de police même après l’instauration de la paix (en Europe de l’est, dans les Balkans et en Russie). De telles missions peuvent durer des mois, voire des années et incomberaient sûrement aux troupes des Etats-Unis[12]. Nous pouvons, d’ores-et-déjà, identifier les débuts d’une nécessité d’opérer la démobilisation et la réintégration des combattants après la survenance de conflits de manière coopérative entre les acteurs de ce processus (en l’occurrence les Etats pour la période étudiée ici). Effectivement, ces missions de police, probablement ancêtre des opérations de maintien de la paix - dont nous avons connaissance depuis plusieurs décennies à présent. Malgré une vision éminemment logistique du démobilisé, cet article évoque également la possibilité, pour ce dernier, de participer à la reconstruction de l’Europe[13]. De fait, un rôle d’utilité publique peut, d’une part, permettre un retour à la réalité plus graduel et, d’autre part, permettre de laisser plus de temps entre le moment de la cessation du conflit et celui de l’intégration des soldats aux industries civiles. Finalement, le rôle des Etats est majeur puisque, déjà en 1918, l’importance de la volonté politique est mise en avant et en lien avec une démobilisation et une réintégration de qualité[14].


Nous aimerions aussi mettre en exergue le fait que la réintégration puisse aussi avoir été pensée autrement que d’une manière logistique. Il semble ainsi important de mettre en balance notre première vision avec l’accompagnement financier et/ou psychologique que les anciens combattants ont pu recevoir grâce à des création infranationale. Prenons en exemple le cas français dans lequel l’Office des anciens combattants (OAC) et le Ministère des Pensions sont créés en 1916 et 1920[15] et appuient le processus de réintégration des ex-combattants. Le premier, par exemple, reconnaît « aux militaires de la guerre de 1914-1918 » un droit à la réparation notamment grâce à un loi adoptée le 31 Mars 1919[16]. Ses missions pouvaient aller de « la reconnaissance du monde combattant » à « la mémoire combattante »[17].


Pour finir, il semble important de pérenniser le lien direct entre un processus de démobilisation qualitatif et la restauration et le maintien de la paix en situation post-conflictuelle[18]. C’est ainsi en toute logique que nous allons, à présent, expliciter les risques qu’une démobilisation ou qu’une réintégration, lorsque mal effectuées, pourraient impliquer, selon nos sources de première main, dans la période d’entre-deux-Guerres.


Les conséquences de mauvaises démobilisation et réintégration


Les conséquences d’une mauvaise gestion étatique des flux de démobilisation et des capacités d’intégration des soldats dans l’industrie peuvent avoir une influence sur l’économie du pays selon divers aspects. De plus, ces influences probables peuvent avoir un impact sur la stabilité politique des Etats dans son entièreté. Qui dit manque de stabilité politique, dit risque de retour à la conflictualité et dit risque pour les droits humains.


Avant toute chose, rappelons que l’agitation sociale est un risque plus grand selon la part que représentent les soldats vis-à-vis de la population totale. Plus les soldats sont nombreux et plus ils sont mécontents de leur traitement, plus le risque pour la stabilité peut être mis en avant. Par exemple, après la Première Guerre Mondiale, un homme sur dix au Royaume-Uni et près de treize hommes sur cent en France sont des anciens combattants[19] quand, aux Etats-Unis, un homme sur vingt-cinq est concerné. Logiquement, la possibilité de désordre social peut se voir liée à la part d’anciens combattants dans la population totale. Conséquemment, le Royaume-Uni court davantage de risque que les Etats-Unis[20].


Débutons par les conséquences possibles sur l’économie du pays en situation post-conflictuelle. Tout d’abord, si la part de démobilisés grandit plus vite que la part des places dans le marché du travail, un risque d’augmentation massive du chômage est à prendre en considération. D’ailleurs, qui dit chômage, dit baisse des conditions de travail ainsi que des salaires car une compétition accrue pour accéder à l’emploi implique davantage de pouvoir pour le patronat[21]. De plus, le chômage, s’il devient la conséquence directe de la mauvaise gestion de la démobilisation, peut conduire au désordre des masses et représenter un risque pour la stabilité politique[22]. Le système peut ainsi être menacé par la part de chômage dans la société puisque la baisse des salaires et la détérioration des conditions de travail peuvent mener à une éventuelle dépression industrielle[23] et à des revendications populaires de masse. Ces possibilités sont, nous le rappelons, envisagées entre 1918 et 1920. Il est ainsi remarquable de prendre en considération l’impact qu’aura, quelques années plus tard, la Dépression économique de 1929 et le chômage conséquent, sur la stabilité de la paix au sein et entre les Etats (à l’exemple desquels l’Allemagne représente l’archétype des mauvaises conséquences que la dépression économique peut avoir).

Les conséquences sont également à envisager de manière individuelle puisque la mauvaise gestion a un impact sur l’individu qui, lui-même, a un impact sur la collectivité et sur la stabilité politique. Comme le rappelait effectivement Antoine Prost, la démobilisation pour le cas français a été abrupte pour le combattant. Effectivement, « pour I'Etat-major, le renvoi des hommes dans leurs foyers est un problème comme la liquidation des stocks ou la mise du matériel en réserve »[24]. La méthode employée en France en 1917/1918 pour démobiliser est de le faire par classe et non par unité ; ce qui créa, au fil des mois, « les conditions d’une crise du moral »[25]. Comme le disait si bien Paul Flamant, ancien-combattant, en 1924 : « La réadaptation aux mille soucis de la paix fut certes plus pénible que de courir à l’assaut et de braver la mort dans une seconde d’enthousiasme et de ruée collective »[26]. Nous en revenons ainsi à l’« intervalle mesquin »[27] auquel le Journal d’économie politique faisait référence dès 1918 et qui trouve, dans le cas français, une traduction factuelle.


Ainsi, la fin de la Première Guerre Mondiale implique la démobilisation d’un nombre exponentiel de soldats. De fait, la part des ex-combattants dans la population totale des Etats est majeure et implique qu’une démobilisation et une réintégration de qualité aurait été préférables ; tant sur le plan logistique que sur le plan individuel ; au risque de voir naître une instabilité tant économique que politique. Nous avons, grâce à la mise en lien d’écrit de première main et de travaux d’historiens tels qu’Antoine Prost, pu identifier la complexité générée par la situation post-conflictuelle de 1918.


Cependant, dès 1919, une tentative d’institutionnalisation de la sécurité collective afin de contenir les risques de conflit armé est personnifiée dans la SDN. Bien que cette dernière, et nous pouvons d’ores-et-déjà l’affirmer, échoue à s’imposer dans les situations post-conflictuelles pour ce qui est du sort des ex-combattants.


Près de cent ans plus tard, l’ONU gère en ce moment même quatorze opérations de maintien de la paix dont le mandat contient la plupart du temps un processus DDR dont la gestion prend de plus en plus en considération l’ex-combattant comme être humain dont la réintégration de qualité dans la vie civile et le rétablissement psychologique sont les priorités…


Jeanne Postil


Pour voir la liste de toutes les opérations de maintien de la paix entre 1948 et aujourd’hui, c’est par ici.

[1] Conseil de Sécurité des Nations-Unies, résolution 650 du 27 Mars 1990.


[2] PROST, (A.). « II. La démobilisation les associations de combattants et les reclassements politiques », Les anciens combattants et la société française 1914-1939. Tome 1 : Histoire, sous la direction de Prost Antoine. Presses de Sciences Po, 1977, pp. 47-86.


[3] HAMILTON (W.H)., « The rate of Demobilization and the Labor Market » in Proceedings of the Academy of Political Science in the City of New-York », Volume 8, The Academy of Political Science, 1919, p.188


[4] CLOTHIER (R.C.)., « British demobilization Plans » in The Annals of the American Academy of Political and Social Science, Volume 81, A reconstruction Labor Policy, Janvier 1919, p.p.1-12.


[5] THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, “The Problem of demobilization” Décembre 1918, Volume 26, n° 10, p.p. 921-940.


[6] Op. Cit. HAMILTON (W.H.), p;191.


[7] Op. Cit. HAMILTON (W.H.), p.191


[8] Op. Cit. PROST (A.), p.50.


[9] Cette appellation fait références à deux conflits survenus, respectivement, de 1880 à 1881 et de 1899 à 1902 et opposant le Royaume-Uni aux Républiques Boers en Afrique-du-Sud.


[10] Op. Cit. CLOTHIER (R.C.), p.2.


[11] Op. Cit. THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, p.923, « ugly interval » traduit de l’anglais le 15 Mars 2019.


[12] Op. Cit. THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, p.924.


[13] Op. Cit. THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, p.926.


[14] Op. Cit. THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, p.927.


[15] MIKES (A-L.), « Reconnaissance et dédommagement des anciens combattants - Une approche par les fonds de l'ONAC et de la DIAC », L’Ille-et-Vilaine et la Grande Guerre. Guide des sources, p.p.1-4.


[16] Op. Cit. MIKES (A-L.), p.1.


[17] Op. Cit. MIKES (A-L.), p.2.


[18] Op. Cit. THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, p.921.


[19] En France, la population totale en 1918 représentait environ 38 670 000 d’habitants dont 5 000 000 étaient des soldats à démobiliser.


[20] Op. Cit. CLOTHIER (R.C.), p.1.


[21] Op. Cit. HAMILTON (W.H.), p.189.


[22] Op. Cit. HAMILTON (W.H.), p.190.


[23] Op. Cit. THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, p.922.


[24] Op. Cit. PROST (A.), p.48.


[25] Ibid.


[26] FLAMANT (P.), Le Réveil des vivants, Editions du Nord-Est, 1924, p 55.


[27] Op. Cit. THE JOURNAL OF POLITICAL ECONOMY, p.923, « ugly interval » traduit de l’anglais le 15 Mars 2019.


POUR CITER : POSTIL J., "1918 - 2019 : un siècle d'évolution pour la réintégration des ex-combattants dans la vie civile", Dossiers, Hestia - Promouvoir les droits humains, Lyon, publié le 6 avril 2019 (en ligne : https://www.hestiapdh.com/post/1918-un-retour-logistique-%C3%A0-la-vie-civile-de-millions-de-soldats-et-de-travailleurs-de-l-industrie).




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