[Afrique du Sud] 25 ans après le régime d’apartheid, quelles avancées pour la communauté noire ?

Mis à jour : 7 août 2019

« Nous ne pouvons pas être une nation libre tant que tant de gens vivent dans la pauvreté […], n’ont pas assez à manger, n’ont pas de toit digne de ce nom, n’ont pas accès à des services de santé de qualité, n’ont pas les moyens de gagner leur vie »[1].


Le 27 avril dernier était célébré le 25ème anniversaire de la fin du régime d’apartheid dans lequel l’Afrique du Sud était plongée depuis 1948. A cette occasion, le président de la République Cyril Ramaphosa a, lors d’un discours, déploré la situation qui touche son pays et la communauté noire et ce, malgré la disparition des mesures institutionnelles racistes et ségrégationnistes.

En effet, lorsque le 27 avril 1994, les Noirs sud-africains ont, pour la première fois, participé aux élections démocratiques, l’avenir semblait radieux pour ceux qui étaient discriminés depuis le XVIIème siècle et l’arrivée de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales au cap sud-africain. Mais vint-cinq années plus tard, les inégalités demeurent bien trop courantes, bien que le racisme d’Etat ait disparu.


L’avènement du régime d’apartheid en Afrique du Sud


Le terme « apartheid » évoque à lui seul le mal profond qui a rongé l’Etat pendant des décennies, voire des siècles. Dérivé du français, il découle du mot afrikaans[2] et signifie littéralement « séparation ». Le ton est donné. Originellement, la politique d’apartheid ne résidait que dans une pratique de ségrégation raciale élaborée par les colons néerlandais. Mais en 1948, et l’arrivée au pouvoir du Parti nationaliste par l’intermédiaire du pasteur Malan, les rapports entre la majorité noire et la minorité blanche, pourtant déjà emprunts de racisme, ne vont pas s’arranger. La discrimination devient officielle et la ségrégation est érigée en programme politique. Celle-ci s’applique alors à tous les domaines. Par exemple, dans sa dimension sociale, l’apartheid interdit les mariages mixtes entre les groupes ethniques. Egalement, un couvre-feu est appliqué pour les Noirs, la ségrégation s’institutionnalise dans les lieux et services publics, voire même dans l’éducation[3].

En 1959, la politique ségrégationniste ne touche plus seulement les secteurs politiques, économiques ou culturels, elle devient géographique. Le gouvernement raciste met en place des Bantoustans[4] c'est-à-dire des territoires ou des régions réservés aux populations noires dont l’autonomie voire l’indépendance variaient. Le but de cette mesure était de chasser les communautés noires hors du territoire sud-africain afin de conserver la suprématie blanche[5].

Mais la lutte contre le régime s’intensifie en Afrique du Sud et ailleurs. De nombreuses manifestations ou grèves générales tentent de faire basculer le gouvernement. En réponse, ce dernier déclare l’état d’urgence en 1960 et interdit notamment le Congrès national africain (ANC), chef de file de la résistance[6]. Le mouvement passe alors dans la clandestinité et forme une branche armée, Umkhonto we Sizwe[7], dont les actions prendront la forme d’attentats. Malgré l’usage de la violence comme forme de résistance, la communauté internationale va, peu à peu, se rallier à la cause de la majorité noire.

L’implication de la communauté internationale


Dès 1962, l’Organisation des Nations Unies va prendre parti contre le régime en place. L’Assemblée générale (ci-après AGNU), dans une Résolution 1761 (XVII) du 6 novembre 1962 et après avoir réaffirmé que la prolongation de la politique d’apartheid mettait gravement en danger la paix et la sécurité internationales, prie les Etats de prendre un certain nombre de mesures pour isoler l’Afrique du Sud. Ainsi, on retrouve par exemple la rupture des relations diplomatiques mais également un appel au boycott des produits sud-africains (à l’import et à l’export)[8]. Mais les décisions de l’AGNU sont purement déclaratoires, elles indiquent un comportement à suivre et n’obligent en aucun cas les Etats. Pour cette raison, elle demande par la même occasion que le Conseil de sécurité (organe contraignant, c'est-à-dire auquel on ne peut déroger) prenne des mesures appropriées pour amener l’Afrique du Sud à se conforter au droit international.


Devant le Conseil de sécurité des Nations Unies les débats font rage sur la question de savoir si l’ONU est, ou non, compétente pour sanctionner l’Afrique du Sud. Les Etats-Unis favorisent une réponse positive [9] en s’appuyant notamment sur l’article 55 de la Charte des Nations Unies, selon lequel les Etats doivent respecter les « droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion »[10]. Une telle politique officielle d’un Etat membre de l’ONU ne peut être compatible avec les obligations contenues dans ce dispositif.


Face à l’Oncle Sam, ce sont la France et le Royaume-Uni qui se dressent[11], invoquant quant à eux le principe de non-ingérence. En effet, bien que tous deux condamnent la ségrégation raciale, ils voient les sanctions internationales comme une intervention dans les affaires intérieures de l’Etat sud-africain, chose prohibée en droit international.


Finalement, une proposition d’embargo total est soumise mais celle-ci est repoussée après un vote négatif, notamment à cause de l’abstention des Etats-Unis, de la France, le Royaume-Uni et la Chine pour ne citer qu’eux[12]. Une seconde proposition de résolution est alors négociée. Cette fois-ci elle a pour objet de condamner la politique d’apartheid du gouvernement d’une part et d’autre part de demander à tous les Etats de mettre fin immédiatement à la vente et à l’expéditions d’armes, de munitions et de véhicules militaires à l’Afrique du Sud. Cette résolution est adoptée, malgré l’abstention de la France et du Royaume-Uni[13].


L’ONU n’est pas la seule organisation internationale à prendre des sanctions contre l’Afrique du Sud pendant les années 60. A une moindre échelle, le Comité international olympique exclut l’Etat raciste des Jeux Olympiques en 1968[14]. Une fois encore, le but est d’isoler le pays, que ce soit économiquement ou culturellement. Dans la même trempe, certains Etats décident de prendre unilatéralement des sanctions « culturelles » contre l’Afrique du Sud. Par exemple, la Nouvelle-Zélande refuse de jouer contre les Springboks et les All Blacks qui prennent part à des matchs non officiels sont sanctionnés.

Néanmoins, toutes ces mesures ne rencontrent pas un grand succès. En effet, jusqu’en 1976 et les émeutes de Soweto, les effets ressentis par les sanctions ne sont que trop relatifs. Les évènements du 16 juin 1976, où plusieurs centaines de manifestants sont tués[15], dont la plupart étaient des élèves noirs constituent un tournant dans la lutte internationale contre le régime d’apartheid. Dans sa Résolution 392 du 19 juin 1976, le Conseil de sécurité « condamne vigoureusement le gouvernement sud-africain pour avoir recouru à des actes de violence massive et au meurtre d’Africains, y compris des écoliers, des étudiants et autres qui marquaient leur opposition à la discrimination raciale »[16] et invite le gouvernement à mettre fin à sa politique d’apartheid.

En 1977, pour la 32ème année consécutive, la question est débattue devant l’AGNU.

« C'est à la fois la question la plus ancienne si l'on se réfère à la date de sa première inscription à l'ordre du jour de l'Assemblée Générale, et la plus neuve si l'on admet que rien n'est encore fondamentalement changé au pays de l'apartheid et que —  à moins de conflit armé — il faudra sans doute beaucoup de temps pour une éventuelle solution pacifique, même si le temps ne travaille plus en faveur de l'Afrique du Sud comme on le pensait autrefois à Pretoria »[17]

D’après un Rapport du Comité spécial contre l’apartheid, « l’année écoulée est la plus riche en termes de lutte de libération en Afrique du Sud ainsi qu’en efforts de la part de la communauté internationale pour soutenir cette lutte »[18]. On peut par exemple citer la Résolution 418 du 4 novembre 1977 par laquelle le Conseil de sécurité « décide que tous les Etats cesseront toute livraison à l’Afrique du Sud d’armes et de matériel connexe de tous types, y compris la vente ou le transfert d’armes et de munitions »[19]. Il est important de noter que le Conseil fonde sa décision sur le Chapitre VII de la Charte de l’ONU. Ceci donne une force obligatoire à sa résolution (contrairement à celles prises par l’AGNU) forçant donc les Etats à la respecter. Néanmoins, si le renouvellement des moyens contraignants ne permet pas d’assurer la réalisation de résultats concrets, le climat dans lequel évolue la société internationale, notamment celui de la tension émotionnelle, est propice à la coercition.


Malgré tout, la conjoncture internationale ne va guère évoluer jusqu’en 1984. En effet, au fur et à mesure que la situation intérieure se dégrade, les pressions extérieures s’intensifient. Certains Etats (Suède, Danemark et Norvège) se mettent à appliquer un embargo total sur le commerce. Mais une fois de plus, ceci n’a pas pour effet de changer drastiquement le climat d’apartheid dans lequel évoluent toujours les communautés noires puisque les partenaires commerciaux traditionnels de l’Afrique du Sud (notamment l’Allemagne et le Japon) continuent d’échanger sans gêne avec l’Etat raciste. C’est donc de l’intérieur que doit venir la solution.

De la chute du régime d’apartheid aux commissions Vérité et Réconciliation


Entre des sanctions économiques internationales de plus en plus accrues et des révoltes de plus en plus sanglantes et fréquentes, le contexte se tend chaque jour un peu plus. C’est ainsi qu’en 1989, Frederik De Klerk est élu Président de la République. Bien que membre du Parti national, sa politique sera bien distincte de ses prédécesseurs. En effet, il amorça le démantèlement du régime d’apartheid. C’est ainsi qu’un an plus tard, il considéra l’ANC à nouveau légal[20], permettant de libérer Nelson Mandela pourtant retenu prisonnier depuis 1964.

En juin 1991, les dernières lois d’apartheid sont officiellement abolies par le Président. De nombreuses réformes sont instituées et notamment un processus de transition constitutionnelle et démocratique qui mène à la tenue, le 27 avril 1994, des premières élections multiraciales de l'histoire du pays. Le résultat du scrutin entérine l’apartheid puisque l’ANC, illégal il y a à peine quatre ans, accède pour la première fois au pouvoir faisant de Nelson Mandela le premier Président noir de l’Afrique du Sud. Ce dernier, ainsi que Frederik De Klerk, devenu son vice-président par la même occasion, ont reçu en 1993 le prix Nobel de la paix pour leur combat pour l’égalité raciale.

Le 19 juillet 1995, est créée la Commission de la vérité et de la réconciliation, dirigée par Mgr Desmond Tutu. Pendant deux ans elle récolte les témoignages des victimes et des oppresseurs, des partisans ou des opposants à l’apartheid. Sont à la fois jugés les crimes commis au nom du gouvernement mais également ceux commis au nom des mouvements de libération nationale. Son mandat couvre les violations des droits de l’homme commises de 1960 à 1993. Le but est d’obtenir une amnistie pleine et entière contre des confessions et des aveux publics. On cherche à assurer une unité nationale en échange de la vérité sur des crimes jusque là inavoués. La présence d’un archevêque à la tête de la Commission lui confère un caractère religieux important, plaçant le pardon au centre des décisions.

De 1998 à 2002, la commission va auditionner des dizaines de milliers d’individus. En 2003, après la remise du rapport au Président de la République, le gouvernement prendra la décision d’indemniser les 22 000 victimes de l’apartheid entendues par la commission à hauteur de 30 000 rands soit 3 800 dollars chacune.

25 ans après ; quel bilan pour les communautés noires ?


Cela fait donc 25 ans aujourd'hui que l’ANC est au pouvoir en Afrique du Sud. A Nelson Mandela, ont succédé Thabo Mbeki de 1999 à 2007 puis Jacob Zuma de 2007 à 2017 et enfin Cyril Ramaphosa depuis. Ces figures de la lutte contre l’apartheid n’ont pourtant pas eu l’impact que les communautés noires espéraient. En effet, le pays est aujourd'hui encore miné par les inégalités. Si la forme a changé avec la disparition des mesures étatiques racistes, la réalité n’est pas bien différente. Le chômage ne cesse d’accroitre depuis 1994, atteignant 27% en 2019 contre 20% lors de l’arrivée au pouvoir de l’ANC[21]. Pire encore, selon l’Institut sud-africain des relations entre les races, 20% des foyers noirs vivent dans une extrême pauvreté contre seulement 2,9% des foyers blancs[22].


C’est pour ces raisons que, lors de son discours du Freedom Day, le Président a reconnu que son pays est encore « profondément inégalitaire »[23]. Mais, à la différence de la seconde moitié du XXème siècle, les inégalités ne sont pas entre les communautés noires et blanches mais entre les riches et les pauvres. Si ce constat n’a rien de très étonnant puisqu’il est possible de le dresser dans chaque Etat qui peuple cette planète, il faut le mettre en balance avec le suivant : le salaire moyen de la communauté blanche est 3,5 fois plus élevé que celui de la communauté noire[24]. Par conséquent, les inégalités qui persistent en Afrique du Sud sont donc toujours celles du siècle précédent. Ainsi, si les lois racistes du Parti nationaliste ont toutes été retirées, certaines, invisibles, persistent.


Les communautés noires sud-africaines sont-elles réellement libres ? La réponse ne saurait tarder à se faire connaitre puisque le 8 mai prochain, auront lieu de nouvelles élections générales en Afrique du Sud afin d’élire les membres de l’Assemblée nationale.


Pierre Musy



[1] « L’apartheid aboli, les Sud-Africains ne sont toujours « pas libres », selon Cyril Ramaphosa », jeuneafrique, 27 avril 2019, [https://www.jeuneafrique.com/768332/politique/lapartheid-aboli-les-sud-africains-ne-sont-toujours-pas-libres-selon-cyril-ramaphosa/, consulté le 29 avril 2019]


[2] L’afrikaans est une langue germanique issue du néerlandais et parlée par les peuples blancs descendants de la colonie néerlandaise des Indes orientales.


[3] HALIFA-LEGRAND (S.), « Mort de Nelson Mandela : l'apartheid en 10 dates », L’Obs, 6 décembre 2013, [https://www.nouvelobs.com/monde/nelson-mandela/20130329.OBS6226/mort-de-nelson-mandela-l-apartheid-en-10-dates.html, consulté le 29 avril 2019]


[4] Terme formé à partir du mot bantou bantu signifiant « peuple » et du suffixe persan -stan signifiant « terre de ». Les bantoustans étaient dont les terres des peuples.


[5] Op. cit., HALIFA-LEGRAND (S.).


[6] Parti politique fondé en 1912, membre de l’internationale socialiste et dont est issu Nelson Mandela.


[7] Traduit en français par « fer de lance de la nation »


[8] Assemblée générale des Nations Unies, résolution 1761 (XVII), 6 novembre 1962.


[9] RUZIE (D.), « L'année des Nations Unies (19 sept. 1962-16 sept. 1963), problèmes juridiques », Annuaire français de droit international, vol. 9, 1963, p. 559.


[10] Charte des Nations Unies, article 55.


[11] Op. cit., RUZIE (D.).


[12] Ibid.


[13] Ibid.


[14] Op. cit., HALIFA-LEGRAND (S.).


[15] Ibid.


[16] Conseil de sécurité des Nations Unies, résolution 392, 19 juin 1976.


[17] CADOUX (C.), « L'Organisation des Nations Unies et le problème de l'Afrique australe — L'évolution de la stratégie des pressions internationales », Annuaire français de droit international, vol. 23, 1977, p. 127.


[18] Comité spécial contre l’apartheid, Rapport à l’Assemblée générale, 31e session, vol. II, 1977, p. 1 (Doc. A/31/22).


[19] Conseil de sécurité des Nations Unies, résolution 418, 4 novembre 1977.


[20] Op. cit., HALIFA-LEGRAND (S.).


[21] BARBIER (A.), En Afrique du Sud, vingt-cinq ans après la fin de l’apartheid, “seuls les riches sont libres” », lemonde.fr, 28 avril 2019, [https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/04/28/en-afrique-du-sud-25-ans-apres-la-fin-de-l-apartheid-seuls-les-riches-sont-libres_5455897_3212.html, consulté le 29 avril 2019].


[22] Le Point Afrique, « 25 ans après la fin de l'apartheid, l'Afrique du Sud fait le bilan », Le Point, 28 avril 2019, [https://www.lepoint.fr/afrique/25-ans-apres-la-fin-de-l-apartheid-l-afrique-du-sud-fait-le-bilan-28-04-2019-2309871_3826.php, consulté le 29 avril 2019]


[23] Ibid.


[24] Op. cit., BARBIER (A.).


POUR CITER : MUSY P., "[Afrique du Sud] 25 ans après le régime d’apartheid, quelles avancées pour la communauté noire ?", Hestia - Promouvoir les droits humains, Focus, Lyon, publié le 1 mai 2019 (en ligne : https://www.hestiapdh.com/post/afrique-du-sud-25-ans-apr%C3%A8s-le-r%C3%A9gime-d-apartheid-quelles-avanc%C3%A9es-pour-la-communaut%C3%A9-noire).




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