Chemins de l'asile et crimes contre l'humanité : zoom sur la traite / trafic d'êtres humains

Mis à jour : 7 août 2019

Sur le parcours de l’asile, nombre de migrants sont les victimes d’indicibles souffrances et l’actualité concernant ces récits ne cesse d’horrifier (lire ici). En démontre la volonté infaillible de quitter leur pays.


En partant, la majorité de ces hommes, femmes et enfants ont connaissance du risque, non seulement de mort évidemment : en mer, sur les routes, partout... mais ont aussi conscience des atrocités dont ils peuvent être victimes en chemin.


En milieu de semaine, Hestia est revenue en détail sur le lien entre les migrants et la notion de crime de guerre (lire ici) [1]. Ici, nous évoquerons particulièrement les crimes contre l’humanité.


Ces crimes sont définis à l’article 7 du Statut de Rome et concernent une :

« attaque généralisée ou systématique, lancée conte toute population civile dans la poursuite de la politique d’un Etat ou d’une organisation » [2].

Etudier les crimes contre l’humanité subis par les migrants, c’est s’attarder sur une liste particulièrement longue et insoutenable d’actes inhumains, à savoir : la réduction en esclavage, la prostitution, le mariage forcé, le prélèvement d’organes, l’emprisonnement : privation grave de liberté physique, la torture, le viol ou encore la persécution pour des motifs d’ordre politique racial ou ethnique.




Les migrants comme produits d’une industrie lucrative.


Le trafic et la traite de migrants sont de plus en plus répandus et touchent non seulement les pays de départ, de transit mais aussi les pays de destination finale.




En fermant les routes légales de la migration, les politiques européennes mises en place et qualifiées d’« anti-migrants » les forcent à emprunter des routes isolées plus périlleuses et donc à s’enfoncer de plus en plus dans l’illégalité.






Dans cette Europe, pour qui la société civile mobilisée n’est ni sociale ni humanitaire, le migrant peut se voir nier sa qualité d’être humain. Au contraire, l’Europe négocie sa détention dans l’enfer carcéral libyen et dans les hots spots des îles grecques. [3]


C’est dans ce contexte que les migrants deviennent des proies faciles et particulièrement vulnérables pour les criminels, qui tout au long de leur périple essaient (et parviennent) et leur extorquer argent ou autres faveurs bien plus graves. [4]


Il existe des textes protecteurs onusiens [5] :

- comme le Protocole visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, additionnel à la Convention contre la criminalité organisée [6];

- ou encore le Protocole contre le trafic illicite de migrants par la terre, mer et air [7].


Pourtant, ces crimes font l’objet d’une lourde impunité. Les victimes étant rarement identifiées, aidées, de même pour leurs tortionnaires. Les seuls témoignages nous parvenant de ces crimes proviennent quasi uniquement des réfugiés accueillis en Europe [8].

Encore faut-il arriver jusque là.


Selon le United Nations Office on Drugs and Crimes, ce trafic coûte la vie à plusieurs milliers d’individus par an.


Focus sur la Libye : épicentre des crimes contre l’humanité


C’est particulièrement en Libye, route de l’exil par excellence, que ces crimes sont les plus fréquents. De véritables ventes aux esclaves sont organisées aux enchères, pariant sur la capacité physique des hommes [9].

Sur le chemin de l’exil, en transit en Libye pour atteindre les côtes européennes notamment italiennes, de nombreux migrants sont kidnappées sur les chemins en plein jour pour être vendus. [10]


Un reportage CNN qui a beaucoup fait parler de lui est sorti il y a quelques mois[11]. On peut y entendre les négociations sur la valeur marchande des hommes, comme un homme se plaignant que tous les nigérians sont partis, comme s’ils étaient hors de stock. Ou encore, on peut y entendre le « commissaire priseur » demander qui a besoin d’un mineur : il est grand, il est fort, c’est promis il va creuser.



C’est tout près de Tripoli que sont organisés plusieurs fois par mois ces événements, où des hommes capturés par des milices sont vendus entre 500 et 700 dinars, voire jusqu’à 1 200 pour les plus prometteurs (soit 700 euros). Certains migrants, qui n’ont pas, ou plus d’argent pour payer les passeurs se soumettent eux-mêmes consciemment à ces traitements, dans l’idée de travailler jusqu’à disposer de la somme suffisante pour tenter leur sort sur la Méditerranée. En partie à raison des politiques européennes d’externalisation des frontières, de moins en moins de bateaux se rendent en mer, laissant les passeurs avec des milliers de clandestins sur les bras. Ceux là deviennent alors des esclaves, destinés à travailler de force dans l’agriculture ou la construction.


Certaines villes libyennes deviennent des ghettos à migrants[12]. . Regroupés dans des enclos ou des hangars, ces migrants sont parqués et subissent des conditions de vies inhumaines jusqu'à parfois être torturés au câble électrique. Les femmes y sont systématiquement violées, les hommes de plus en plus. Ils y sont retenus plusieurs mois en moyenne, sans promesse de liberté. Certains ne sont jamais relâchés et travaillent jusqu’à l’épuisement voire la mort. Il s’agit essentiellement de capture de nigériens, sénégalais, gambiens, en route vers la Libye et la Méditerranée.




La Libye est peu impliquée dans le démantèlement de ces réseaux. En octobre 2017, un officiel libyen travaillant dans les centres de détention de migrants déclare que ces ventes ne sont que des rumeurs, dont il ne croirait rien sauf à le voir de ses propres yeux. Or voilà, les migrants emprisonnés dans ces centres odieux qu’il surveille, ont pour la plupart été victimes de ces agissements.


C’est alors la peste ou le choléra pour les candidats à l’exil en Libye : à savoir, « l’Etat » ou les mafieux, et si la chance leur sourit : tenter la traversée des eaux méditerranéennes. Retenus par « l’Etat » en Libye, c’est retour à la case départ pour les migrants, renvoyés dans leur pays après tout ce trajet, tout l’argent dépensé. Le rêve d’Europe s’arrête comme pour des milliers d’autres en Libye.


Détenus, les migrants se voient réclamer de l’argent et les familles sont contactées pour payer des rançons astronomiques. Il est d’ailleurs fréquent de faire payer des migrants en échange de leur liberté... et finalement simplement les changer de prison, où leur sera de nouveau réclamée une rançon.



Ceux dans l’incapacité de payer sont tués et immédiatement remplacés. Certaines routes sont devenues un supermarché à ciel ouvert, où les milices sélectionnent leur proie par rapport à leur valeur marchande.


Parmi tant d’autres, voici le témoignage de Valentin, migrant camerounais aujourd’hui en Europe[13]. Avec sa sœur, il a payé un passeur en Libye pour traverser le désert la nuit. Ils ont été interceptés avec d’autres migrants sur la route par des mafieux, qui les ont fait monter en voiture et se cacher sous des bâches pendant plusieurs heures. A l’arrivée, les migrants ont été entassés dans des enclos. Ils ont abattus les femmes enceintes et les enfants, ont violé les autres femmes. Valentin n’a jamais revu sa sœur. Parqué avec 1 500 autres selon lui, affamés comme des animaux, il a même assisté à des scènes de cannibalisme sur un cadavre.


De cette manière, certaines parties du désert sont devenues des charniers. Alors que l'on a déjà du mal à chiffrer les morts en Méditerranée, imaginez dans le Sahara...


Aussi, l’explosion du phénomène des migrants seuls renforce l’insécurité, les migrants empruntent des chemins de plus en plus reclus augmentant le risque d’être capturés. Les femmes et les enfants sont des proies particulièrement concernées, les première étant forcées à la prostitution, destinées au mariage forcé.


Une société civile mobilisée qui peine à se faire entendre


Amnesty International dénonce la complicité de l’Union Européenne et de sa politique désignée comme "nécro-migratoire" en ce que celle-ci prête main forte à ces centres de détention où s’entassent des milliers de personnes exposées à la torture[14]. Interpol s’est saisi de la question[15].


De nombreuses ONG font appel à la Cour Pénale Internationale. Récemment, un dossier a même été déposé sur le bureau de Mme le Procureur Bensouda contre l’Union Européenne pour crime contre l’humanité à l’encontre des migrants tentant de fuir la Libye [16]. Un tel dossier n’a que d’infimes chances d’aboutir.


Invoquer la responsabilité des têtes dirigeantes des Etats pourrait sembler d’autant plus légitime que les nations européennes, tout comme les Etats-Unis (eux aussi concernés par les migrations) pourraient avoir leur part de responsabilité dans les situations que fuient les migrants. Notamment au Proche et Moyen Orient : Syrie, Irak, Yémen, ou en Afrique Sub-Saharienne.


En 2018, le Tribunal Permanent des Peuples, initiative civile remarquable, a moralement reconnu la responsabilité de l’Union Européenne pour ces crimes, fondée sur l’aide substantielle [17]. La responsabilité de l’article 25 du Statut de Rome pourrait alors être envisagée, même si cela semble relever de l’utopie.


D’une particulière gravité, ces crimes sont pourtant paradoxalement peu relatés dans les médias. Par ailleurs, il est tristement révélateur de constater que le traitement médiatique se tourne en priorité vers la criminalité des migrants parvenus à atteindre le continent européen. Les exactions subies par les migrants sur les chemins de l'asile restent quotidiennes et peu relayées.


Des phénomènes qui ne concernent pas que la Libye : reste du monde et Europe


Des cas similaires à ce qui se déroule en Libye ont été rapportés concernant la Turquie, où sont retenus de nombreux migrants, mais aussi la Grèce ou l’Erythrée.


L’Erythrée en tant que pays de départ est un cas particulièrement intéressant. Des migrants sont enlevés dans le Sinaï sur le début de la route de l’exil, enchainés, torturés, violés jusqu’au paiement d’une rançon [18]. Certains sont mêmes directement enlevés dans les camps de réfugiés [19].


Le gouvernement est soupçonné d’être à la source d’exactions commises sur plus de 30 000 personnes, cette industrie aurait rapporté entre 2010 et 2013 jusqu’à 600 millions de dollars. Le régime tire profit de l’exil des migrants qui tentent justement de le fuir [20].




Au-delà de l’Erythrée, de telles atrocités sont commises plus proches que ce qu’on peut le croire. En effet, l’UNODOC a mis en place une base de données précieuse sur la traite des personnes : par nationalité des victimes et itinéraire de trafic [21].


Sur celle-ci, plusieurs cas de traite de migrants ont été relevés en France. La plus marquante, notamment en ce qu’elle est la première : Cassation 21 juin 2016, fait œuvre de précédent[22]. Un couple français aide une jeune sénégalaise à rentrer illégalement sur le territoire, notamment en lui fournissant un faux passeport et en lui promettant un emploi de nourrice chez eux en France, pour un salaire misérable. Le couple lui confisque ses véritables papiers d’identité, celle-ci se voit interdire de quitter le domicile familial. Elle s’échappera, d’où cette jurisprudence. Le couple a alors été condamné pour assistance à l’entrée illégale sur le territoire et traite d’être humain [23].


Plusieurs faits de ce genre ont notamment été rapportés en Allemagne, allant de l’esclavage domestique à l’implication forcée dans des réseaux de drogue ou de mendicité.


A ce titre, Europol estime le nombre d’enfants non accompagnés à 10 000 dont on a perdu la trace à raison de ces réseaux et 10 000 enfants disparus après leur enregistrement auprès des autorités européennes (notamment grecques ou italiennes)[24].

En réalité, même une fois arrivés, les migrants, parvenus à franchir les frontières sont victimes de nombreux prédateurs : violeurs, ou proxénètes... A Paris, de nombreux témoignages en relatent. [25] [26]



Julia Lembo


[1] Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, 17 juillet 1998, article 8.


[2] Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, 17 juillet 1998, article 7.


[3] https://www.hrw.org/fr/news/2006/09/12/libye-les-migrants-sont-maltraites-leurope-ferme-les-yeux


[4] https://www.lemonde.fr/afrique/portfolio/2017/08/16/la-libye-impasse-cruelle-parfois-mortelle-pour-les-migrants-africains_5172956_3212.html

ou encore https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/08/16/en-libye-nous-ne-sommes-que-des-esclaves_5172760_3212.html


[5] https://www.unodc.org/unodc/fr/human-trafficking/


[6] Protocole additionnel à la Convention des Nations-Unies contre la criminalité transnationale organisée visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, 2000 : disponibilité : https://www.ohchr.org/Documents/ProfessionalInterest/ProtocolTraffickingInPersons_fr.pdf


[7] Protocole contre le trafic illicite de migrants par terre, air et mer, additionnel à la Convention des Nations-Unies contre la criminalité transnationale organisée, 2000 : disponibilité : https://www.refworld.org/cgi-bin/texis/vtx/rwmain/opendocpdf.pdf?reldoc=y&docid=4891c27e2


[8] http://www.infomie.net/IMG/pdf/guide_step_fran__ais.pdf


[9] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/15/libye-des-migrants-vendus-aux-encheres-comme-esclaves_5215509_3212.html


[10] https://observers.france24.com/fr/20160812-libye-migrants-kidnappings-agressions-quotidien-infernal


[11] https://edition.cnn.com/2017/11/14/africa/libya-migrant-auctions/index.html


[12] https://www.infomigrants.net/fr/webdoc/44/ghetto-d-esclaves-le-recit-d-un-migrant-malien-passe-par-l-enfer-libyen


[13] https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/les-deserteurs-tues-les-esclaves-affames-en-libye-des-migrants-asservis-tentent-de-survivre_2488405.html


[14] https://www.amnesty.fr/refugies-et-migrants/actualites/refugies-et-migrants-persecutes-en-libye-leurope-est-complice


[15] https://www.interpol.int/fr/Infractions/Trafic-de-migrants


[16] https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/03/plainte-contre-l-union-europeenne-devant-la-cpi-pour-le-traitement-des-migrants-en-libye_5470685_3210.html


[17] https://www.liberation.fr/france/2018/01/07/migrants-au-tribunal-permanent-des-peuples-l-etat-prend-cher_1620921


[18] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/03/31/les-migrants-erythreens-sur-la-route-du-sinai-deux-fois-victimes-du-regime-d-asmara_5103719_3212.html


[19] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/l-effrayant-recit-des-migrants-erythreens-prets-a-tout-pour-sortir-de-l-enfer_1687910.html


[20] https://www.osar.ch/assets/herkunftslaender/afrika/eritrea/erythree-enlevements-demandes-de-rancons-et-trafic-d-organes.pdf


[21] https://sherloc.unodc.org/cld/en/v3/htms/index.html


[22] https://sherloc.unodc.org/cld/case-law-doc/migrantsmugglingcrimetype/fra/2016/appeal_n_15-80270.html?lng=en&tmpl=htms


[23] https://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriJudi.do?idTexte=JURITEXT000032775111


[24] https://fr.sputniknews.com/international/201604231024478469-enfants-migrants-disparition-europe-europol/


[25] https://www.francebleu.fr/infos/societe/paris-l-exploitation-sexuelle-des-mineurs-migrants-denoncee-par-des-associations-1506353887


[26] https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/viols-prostitution-esclavage-l-enfer-des-jeunes-migrants-de-la-porte-de-la-chapelle-a-paris_2389242.html


POUR CITER : LEMBO J., "Chemins de l'asile et crimes contre l'humanité : zoom sur la traite / trafic d'êtres humains", Hestia - Promouvoir les droits humains, Focus, Lyon, 16 juillet 2019 (en ligne : https://www.hestiapdh.com/post/chemins-de-l-asile-et-crimes-contre-l-humanité-zoom-sur-la-traite-trafic-d-êtres-humains)




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