[EQUATEUR] Retour sur la crise équatorienne et les répressions policières

Mis à jour : 22 oct. 2019


L’Équateur, petit pays andin, a été plongé dans une grave crise institutionnelle et politique pendant deux semaines en octobre dernier. Une vague de contestation massive est née dans l’ensemble du pays, le plongeant dans le chaos. L’état d’exception a même été décrété pour une période de soixante jours permettant au président de restreindre l’exercice de certains droits (l’inviolabilité du domicile et des correspondances, la liberté de transit, d’association, de réunion et d’information)[1]. En l’espèce, cette mesure devait permettre de suspendre, sur l’ensemble du territoire national, l’exercice des droits d’association et de réunion. Le gouvernement a également été contraint de transférer son siège à Guayaquil, capitale économique du pays. Le président Lenín Moreno au pouvoir depuis le 24 mai 2017, le 12 octobre via twitter[2], a également annoncé la mise en place d’un couvre-feu.


Le début du XXème siècle en Amérique Latine était marqué par un regain des gouvernements de gauche mais depuis 2015, la droite refait surface. Le gouvernement actuel équatorien rencontre des difficultés et peine à satisfaire l’ensemble des classes sociales et ethniques du pays. Face aux difficultés rencontrées, le gouvernement a fait le choix de conclure un accord avec le Fond monétaire international. La contestation est née suite à l’adoption d’une série de réformes sociales, dont celle visant à éliminer les subventions gouvernementales pour les carburants et adaptant le prix du diesel et de l’essence sur le marché mondial. D'autres mesures sont également visées telles que la réduction des salaires d'environ 20%, la réduction des congés payées pour les fonctionnaires passant de 30 à 15 jours. En échange, le FMI s’engage à verser 4,2 milliards d’euros au gouvernement, somme destinée à réduire le déficit budgétaire du pays.


Les conséquences ont été immédiates : une hausse du prix du carburant de plus de 123% et par conséquent, l’augmentation du prix du transport en commun de plus de 40% et des denrées de base. Le mouvement de contestation est né en partie en réponse à cette mesure, bien qu’elle marque un mécontentement général de la population des différentes réformes du gouvernement actuel. Concernant la hausse du prix des carburants, cette mesure affecte particulièrement la population indigène équatorienne, représentant environ 6,8% de la population et 68% des pauvres du pays. Traditionnellement présents dans le secteur agricole, ils sont directement touchés par cette mesure. La réaction s’est faîte sans attendre, la population a appelé à une grève générale hétéroclite, mouvement suivi par les étudiants, les syndicats et la population indigène du pays[3] représentée par la Confédération des Nationalités indigènes.


La fin du XXème siècle a été particulièrement importante pour les populations indigènes en Amérique Latine, qui selon Sabine Kradolfer, a permis la « réapparition de ces populations sur le devant de la scène et à la visibilisation de leurs luttes ainsi que de leurs revendications dans les domaines politiques, économiques, sociaux » [4]. Le président de la Confédération, Jaime Vargas, rejetait tout dialogue avec le gouvernement qu’il qualifie d’« assassin ». La situation était bloquée, enveniment le contexte de crise et les manifestations, notamment à Quito, capitale du pays. La Commission Interaméricaine des droits de l’Homme, le 10 octobre, s’est montrée vivement préoccupée « par l’escalade de la violence »[5] et a appelé les parties à dialoguer de manière pacifique et dans le respect des droits humains.


MARTIN BERNETTI AFP

Après deux semaines de contestations sociales intenses, le 17 octobre le gouvernement a décidé d’annuler le décret en question, scellant la fin du conflit social. L’appel à la grève n’est plus d’actualité, le couvre-feu instauré a été levé mais l’état d’exception est toujours en vigueur. Pendant plus de deux semaines, le pays a été totalement paralysé entraînant la suspension de près de 70% du produit intérieur brut. Les affrontements entre citoyens et forces de l’ordre ont été particulièrement violents. Le bilan est lourd : 8 personne ont trouvé la mort, plus de 1 340 blessés et 1 190 arrestation selon le dernier bilan du Défenseur des droits.


« Il est très préoccupant de constater qu’au lendemain de la suspension de l’état d’urgence, l’Équateur prétend effacer et oublier les violations des droits humains dues au recours excessif à la force de la part de la police et de l’armée contre les manifestants et manifestantes. S’ils ne réclament pas la vérité et la justice, les pays membres de l’Organisation des États américains tourneront le dos aux victimes de ces violations et favoriseront l’impunité », - Erika Guevara Rosas, directrice d’Amnesty International pour les Amériques.

Amnesty International a fait part de sa préoccupation et demande aux États membres de l’Organisation des États américain « d’exiger que l’Équateur enquête sans délai de manière exhaustive et impartiale sur les violations des droits humains commises pendant la répression des manifestations par les forces de sécurité, en vue de permettre aux victimes d’obtenir vérité, justice et réparation »[6]. Sont mis en cause le recours à une force excessive, des cas de détentions arbitraires de torture et autres mauvais traitements et l’utilisation injustifiée de gaz lacrymogène touchant des enfants, personnes en situation de handicap, femmes enceintes et personnes âgées.


Olwen Wallace


POUR CITER : WALLACE O., "Retour sur la crise équatorienne", Hestia - Promouvoir les droits humains, Focus, Lyon, publié le 20 octobre 2019 (en ligne : www.hestiapdh.com). 

[1] Constitución del Ecuador, article 165 « Durante el estado de excepción la Presidenta o Presidente de la República únicamente podrá suspender o limitar el ejercicio del derecho a la inviolabilidad de domicilio, inviolabilidad de correspondencia, libertad de tránsito, libertad de asociación y reunión, y libertad de información, en los términos que señala la Constitución. »


[2] https://twitter.com/Lenin/status/1183100534062047232


[3] https://www.iris-france.org/140720-manifestations-en-equateur-symbole-dun-revirement-annonce%E2%80%89/


[4] KRADOLFER (S.), Communication présentée dans le cadre du colloque « Les Amériques latines : héritages et mirages des indépendances (1810 – 2010) » IHEID – Genève, 18-19 mars 2010. URL : https://www.gitpa.org/Autochtone%20GITPA%20300/gitpa300-16-22argentineTEXTREFpopulation.pdf


[5] https://twitter.com/CIDH/status/1182318773489025024


[6] https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2019/10/ecuador-oea-debe-exigir-investigar-represion-violenta/




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