[FOCUS] La captivante Affaire Ongwen : Dès aujourd’hui, la parole est à la défense

Mis à jour : 7 août 2019

Alors, bourreau ? Victime ? Ou victime devenue bourreau ?


L’affaire Ongwen est une de celles qui marquent les esprits. Un procès historique, au cœur de la réparation des indicibles souffrances ougandaises. L’histoire ne cesse de tirailler la Justice pénale internationale : un homme aux mains ensanglantées, kidnappé à l’âge de 10 ans sur les chemins de l’école et enrôlé comme enfant-soldat au Ouganda…


Extrait du documentaire "Ouganda : l’ex-chef de la LRA Dominic Ongwen face à 70 accusations de crimes de guerre à la CPI", publié par France 24 le 21 Janvier 2016

Si, depuis l’ouverture de son procès le 6 décembre 2016 à la Cour Pénale Internationale, l’accusé ne cesse de plaider non-coupable des atrocités desquelles il est accusé, ce sera dès aujourd’hui à la défense de faire entendre sa voix.


A La Haye, un si lourd dossier renvoie à la fascination absorbante d’une matière pénale à la croisée de l’Histoire, de la morale et du droit.


Dominic Ongwen : portrait d’un homme qui fait tanguer la balance de la Justice


Selon ses avocats, Dominic Ongwen est un enfant « façonné dans la brousse », enlevé sur la route de l’école pour devenir l’instrument d’une guerre civile particulièrement meurtrière.


Pris sous l’aile de Joseph Kony, chef de l’Armée de Résistance du Seigneur (ARS) ; il grandira endoctriné, dans une violence quotidienne au sein d’un Etat où la vie n’a plus de valeur. Emporté dans un cycle de brutalité sans fin et élevé comme combattant, Dominic Ongwen grimpe rapidement les échelons de l’ARS.

Il prendra la tête d’une brigade de trois-cents hommes, celle de Sinia. Accompagné des plus grands tortionnaires du pays, Ongwen est membre de l’Autel de contrôle, état major des opérations de stratégie militaire de l’ARS.


  • · Eléments de contexte ougandais


L’ARS est un mouvement originaire du Nord du pays qui se réclame du christianisme radical. Créé dans les années 1980, la Cour Pénale Internationale notera que les groupes qui le constituent étaient motivés par le dessein commun de mener une insurrection contre le gouvernement ougandais, son armée et ses unités de défense locale.


En Ouganda, à l’heure où l’utopie d’une coexistence harmonieuse des peuples semble impossible, l’ARS revendique l’installation d’une théocratie fondée sur la Bible et ses dix commandements.

Dans ce macabre objectif, Dominic Ongwen reste le dirigeant hiérarchique le plus faible du groupe. Parmi les cinq esprits commandants de l’ARS, tous accusés des pires horreurs, Ongwen reste le seul sur lequel la Cour Pénale Internationale est parvenue à mettre la main. Si les trois autres sont réputés décédés, Joseph Kony quant à lui, est toujours en cavale.


Centralisée en Ouganda, la milice a étendu ses attaques jusqu’en Centrafrique, au Soudan du Sud, ou encore en République Démocratique du Congo. Autant de territoires potentiels pour accueillir la cachette de Joseph Kony, encore recherché par la Cour ainsi que par Interpol.

Ban Ki Moon avait d’ailleurs qualifié le conflit ougandais comme l’une des crises humanitaires les plus négligées. A cet égard, en 2013, l’ONU publie un rapport selon lequel L’ARS serait responsable de plus de 100 000 décès en Afrique Centrale depuis plus de vingt-cinq ans.


Le nombre d’enfants enlevés et enrôlés par l’ARS (parmi lesquels il faut compter Ongwen) est évalué entre 60 000 et 100 000. Ravagé, le territoire ougandais est le théâtre du déplacement de millions de personnes de terres en terres, dont la majorité dépend encore de l’aide humanitaire.


  • · Une arrestation sous pipette américaine


En 2013, les Etats-Unis lancent une chasse à l’homme. CINQ millions de dollars à celui qui livrera Ongwen. Depuis 2001, l’ARS est sur la liste des organisations considérées comme terroristes par les Etats-Unis.

Pourtant, quelques années en arrière, Ongwen était réputé mort. Une dépouille étiquetée de son nom avait été identifiée en 2005 lors d’un combat avec l’armée ougandaise. Or voilà, miraculeusement, il réapparait en 2007 dans les images d’un documentaire mené par The New Humanitarian.


Des tests ADN confirmeront cette hypothèse : Dominic Ongwen, l’étoile montante de l’ARS pris au berceau est vivant.


Ce n’est qu’en 2015 qu’il est finalement capturé par la milice Seleka. Transmis à l’armée ougandaise, il est envoyé à La Haye ; dans son quartier de détention. En montant dans l’avion, Ongwen découvre que son sort ne sera pas scellé par les autorités ougandaises, mais bien par la Cour Pénale Internationale. Un reportage intitulé Wrong Elements de John Litell relate le flou autour de cette arrestation.


En effet, si Ongwen a été livré par les miliciens, les Etats-Unis se sont toujours refusés à payer les chasseurs de prime. Si on peut comprendre la réticence des américains à livrer une telle somme à des rebelles, la réserve des transactions financières des Etats-Unis à travers le monde, en soutien à certains parties belligérantes fait pourtant souvent l’œuvre de bien moins de sensibilité et de soin.


Malgré de nombreux témoignages, l’administration américaine se borne à raconter que l’homme se serait rendu, sans aucune condition. De plus, Ongwen qui participait à de nombreuses émissions médiatiques entre sa capture et sa remise à la Cour tiendra le même discours !


Une accusation portée par 4 107 victimes participantes et soixante-dix chefs d’accusation


Une chose est sûre, Ongwen n’est pas un enfant de choeur.


Comme dans la vie, rien n’est ni tout noir ni tout blanc : être manichéen n’est pas utile dans l’étude des affaires internationales. Ongwen ne saurait être entièrement bourreau ou victime. Dans ce récit d’une victime devenue bourreau, la Cour Pénale Internationale ne traite pas de la bonté ou de la malveillance d’un homme.

Elle ne saurait se laisser attendrir d’un exposé sur une enfance arrachée. Les faits ramènent vite à la réalité quant à l’établissement d’une responsabilité juridique.


  • Une participation historique des victimes


L’ouverture du procès, alors que l’accusation a terminé la présentation de ses éléments de preuve en janvier 2017, a été diffusée en direct dans six localités du Nord de l’Ouganda et dans plusieurs lieux de Kampala. Les yeux du pays étaient tournés vers La Haye.


Le greffe et les juges de la Cour Pénale Internationale se sont rendus en Ouganda afin de rencontrer les populations, les communautés locales et leurs dirigeants ; élément essentiel pour assurer la protection des témoins. Ainsi, plus de soixante-dix personnes seront appelées à témoigner à la Cour Pénale Internationale.

Appuyant les propos de l’accusation, les représentants des victimes feront entendre les voix et les récits de plus des 4 107 victimes participant à l’affaire.



Parmi les temps forts de l’accusation, le substitut du Procureur a diffusé la vidéo d’enfants brûlés vifs, violés et éviscérés. Par ailleurs, c’est aux dépositions des sept épouses d’Ongwen que le témoin code P0226 fera entendre son histoire. Celle d’une petite fille de sept ans, enlevée, mariée de force au tortionnaire et violée alors qu’elle n’avait que dix ans. Douze enfants nés de ces viols ont été reconnus par les tests de paternités menés par la Cour.


  • Un palmarès criminel entre crime de guerre et crime contre l’humanité


Ongwen serait pénalement responsable d’innombrables atrocités, toutes commises directement ou indirectement. Parmi celles-ci, il faut compter :


  1. Trois crimes contre l’humanité : meurtre, réduction en esclavage et actes inhumains causant de grandes souffrances ou atteintes graves à l’intégrité physique ;

  2. Quatre crimes de guerre : meurtre, traitements cruels à l’encontre des civils, la direction intentionnelle d’attaque contre des civils et pillages.

Le 21 décembre 2015, le Procureur a imputé à Ongwen soixante-dix chefs d’accusation, dont les charges supplémentaires tiendraient à la torture, la destruction de biens, la persécution, incendies de villages entiers, et bien d’autres.


Particulièrement, sur l’enrôlement d’enfants soldats intégrés dans les rangs de l’ARS, un reportage Uganda Rising consacré à ce thème est très enrichissant. Par ces témoignages, les enfants racontent les tortures, les enlèvements sur le chemin de l’école ou chez eux et, peut-être finalement, leur reconstruction.


  • L’ouverture de la défense


Ongwen pourrait n’être qu’un enfant soldat qui, comme tant d’autres, a perdu son identité dans le bourbier de la guerre. Plusieurs témoins le décrivent même comme un homme bon, jouant avec les enfants sous son commandement.


Or voilà justement, sa responsabilité n’est que plus lourde : Ongwen, reproduisant son propre schéma, a donné l’exemple d’une vie de violence aux subalternes qu’il a arrachés à l’enfance. Comme lui, ces enfants n’ont connu que le sang.


La défense prévoyait de plaider la folie. Pour autant, les experts ont, au contraire, noté une conscience pleine et entière, accompagnée d’une certaine intelligence. Rien chez Ongwen ne fait pressentir une défaillance mentale. Celui qui apprend le piano et l’anglais en prison devra bel et bien répondre de ses actes, sans atténuation pénale.


Ce procès est aussi l’occasion de noter une particularité sur l’appréhension juridique des crimes sexuels. Dans ce cadre, le 25 Mars 2019, dans le cadre de la conférence internationale #StandSpeakRiseUp, Madame le Procureur Fatou Bensouda a déclaré « Nous devons prendre des mesures concrètes pour lutter contre les crimes sexuels et à caractère sexiste perpétrés en période de conflit bien qu’ils soient répréhensibles. Notre humanité l’exige. ».


Là où les femmes sont traitées comme des butins de guerre, distribuées comme récompense, c’est une avancée de plus pour la Justice pénale internationale. Les ONG saluent cette prise en compte dans le dossier Ongwen.


Restons concentrés sur l’issue d’un tel procès...


Julia Lembo


POUR CITER : LEMBO J., "FOCUS : La captivante Affaire Ongwen : Dès aujourd’hui, la parole est à la défense", Focus, Hestia - Promouvoir les droits humains, Lyon, publié le 26 mars 2019 (en ligne : https://www.hestiapdh.com/post/focus-la-captivante-affaire-ongwen-d%C3%A8s-aujourd-hui-la-parole-est-%C3%A0-la-d%C3%A9fense).





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