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[HONG KONG] « Un État, deux systèmes » ou un système en mauvais état ?

Depuis plus de cent jours désormais, les hongkongais manifestent quasi quotidiennement pour protester contre l’ingérence chinoise grandissante. Le statut tout particulier de ce territoire est l’une des raisons qui ont poussé les habitants de la péninsule à descendre dans les rues. Alors qu’historiquement, la violence est presque inexistante à Hong Kong, les journées se finissent fréquemment par des heurts entre policiers et manifestants pro-démocratie. Comment ce centre financier mondial s’est-il transformé en une potentielle zone de guerre, à en croire les menaces de l’armée chinoise ? Éléments de réponse.


Hong Kong : un territoire au statut particulier et à l’histoire décousue


Officiellement, Hong Kong est une région administrative spéciale de la République populaire de Chine. Mais ce statut est relativement récent. La péninsule est régie par une loi fondamentale qui détermine son régime politique. Elle obéit à ce qu’on appelle communément le principe « un pays, deux systèmes », expression que l’on retrouve dès le préambule de ladite loi[1]. En effet, cette dernière permet à Hong Kong de conserver son système légal, hérité de son passé britannique, ou sa monnaie, le dollar de Hong Kong. Également, la région jouit d’un système politique qui ferait pâlir de jalousie ses voisins continentaux : le multipartisme. Mais cette autonomie relative est vouée à disparaitre. En effet, en 2047, la Chine aura la possibilité de considérer Hong Kong comme partie intégrante de son territoire. Les raisons de cette mort programmée sont les vestiges du passé mouvementé de la péninsule.


Nous sommes en 1842. L’empire Qing et le Royaume-Uni viennent de se livrer la première guerre de l’opium. La dynastie chinoise, après avoir capitulé, se doit de ratifier le Traité de Nankin qui prévoit notamment la cession de Hong Kong au Royaume-Uni et ce, à perpétuité. L’île passe alors sous le giron britannique.



En 1860, un nouveau conflit éclate entre les deux mêmes puissances. Le dénouement de cette seconde guerre de l’opium ne diffère pas de la précédente. Ainsi, par la Convention de Pékin, l’Empire chinois se voit contraint de céder Kowloon, un territoire au Nord de Hong Kong, ce qui a pour conséquence d’agrandir considérablement la colonie britannique sur le sol asiatique. Cette cession est également à perpétuité.


Enfin, en 1895, après une nouvelle guerre, opposant cette fois l’Empire chinois au Japon, le Royaume-Uni va à nouveau accroître sa domination. En effet, profitant de la défaite et de la faiblesse chinoises, les britanniques vont les forcer à ratifier un nouveau traité. Ce dernier prévoit, en 1898, la cession des « Nouveaux Territoires » par la dynastie Qing au titre de « territoire à bail » et ce, pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans. Ainsi, après une pirouette mathématique, la conclusion suivante peut être tirée : en 1997, le Royaume-Uni devra restituer les Nouveaux Territoires à la Chine mais pourra conserver Hong Kong et Kowloon, les deux territoires précédemment acquis.


Mais tout ne sera pas si simple.


Pendant plus d’un siècle, Hong Kong va se développer considérablement sous le joug britannique pour devenir la place forte financière que l’on connaît aujourd’hui. Ainsi, il n’est plus vraiment possible de distinguer Hong Kong des Nouveaux Territoires. Il était inimaginable d’y tracer une frontière entre deux États. A titre d’exemple, des lignes de métro passaient d’une zone à l’autre. Egalement, le nouvel aéroport de Hong Kong était en construction dans les Nouveaux Territoires. Cette uniformité urbaine a poussé les britanniques à restituer à la Chine l’ensemble des territoires acquis au siècle dernier. Les deux États ont ainsi annoncé en 1984 que le Royaume-Uni s’engageait à remettre à la Chine l’ensemble de la colonie en 1997, soit donc à la fin du bail prévu pour les Nouveaux Territoires. En échange, la Chine s’engageait de son côté à offrir à Hong Kong une période de cinquante ans de transition pendant laquelle la péninsule conserverait un statut spécial. La rétrocession de Hong Kong a donc eu lieu.

Voici donc comment la péninsule est aujourd'hui devenue un territoire tout particulier mais dont l’avenir est déjà bien tracé. Seulement, la Chine tente peu à peu d’augmenter son emprise alors que le délai initialement accordé est loin d’être achevé. C’est, par exemple, ce qui a poussé les hongkongais à manifester en 2014. Des militants pro-démocratie, rassemblés autour de la révolution des parapluies, s’opposaient au gouvernement chinois qui souhaitait limiter largement la portée du suffrage universel[2]. Finalement, après soixante-dix-neuf jours de contestation, le projet n’avait pas abouti. La voix du peuple avait donc triomphé, cette fois-là.

Un projet de loi contraire au principe « un État, deux systèmes »


Mais quelques années plus tard, la Chine tente une nouvelle percée au sein de la péninsule.

Le 9 juin 2019, Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif hongkongais, très proche de Pékin, propose l’adoption d’une loi visant à permettre l’extradition de personnes se trouvant sur le sol hongkongais, de toutes nationalités confondues, notamment vers la Chine. Ceci aurait, de fait, sonné le glas de l’indépendance de la justice de Hongkong et du principe « un État, deux systèmes ».

L’effet est immédiat, puisque le soir même, plus d’un million de personnes défilent dans la rue pour demander le retrait de ce projet de loi. Ce 9 juin, débutent plus de cent jours de manifestation dont l'issue semble encore floue.


Moins d’une semaine après, le 15 juin 2019, Carrie Lam annonce la suspension, et non le retrait, du projet de loi soutenu par Pékin. « Le gouvernement a décidé d’écouter les différents points de vue de la société »[3]. A Hong Kong, la voix du peuple est prépondérante. Mais cela ne suffit pas à calmer les habitants de la péninsule, puisque la manifestation prévue le même jour aura bien lieu et près de deux millions de personnes y prendront part. Un nouvel objectif est fixé par les organisateurs des marches populaires : le retrait définitif du projet. Si Carrie Lam espérait calmer les tensions en annonçant la suspension du projet, l’échec est indiscutable.


Mais dans le courant du mois de juillet, les manifestations vont prendre une nouvelle ampleur. Les violences policières, fait inédit à Hong Kong, commencent à peser lourd dans l’esprit des habitants.


Après une période moins intense, les manifestations reprennent le dimanche 11 août malgré l’interdiction imposée par la police. Si l’élection d’un successeur à Carrie Lam est en ligne de mire, les exigences se diversifient : le rejet de l’influence grandissante de la Chine est désormais au cœur des revendications[4].


Ceci ne va pas laisser Pékin indifférent. En effet, entre le 11 et le 15 août, des photos et des vidéos de convois militaires chinois massés à Shenzhen, à quelques kilomètres seulement de Hong Kong, se multiplient[5]. Le message est clair : « il faut dix minutes pour atteindre Hong Kong à partir du stade de Chunjian », stade dans lequel sont massés des tanks. Pour la première fois, la Chine affiche ses manœuvres militaires pour faire pression sur les manifestants. Mais ces menaces restent néanmoins très superficielles. La communauté internationale se souvient de la place Tiananmen, et les Américains en tête, comme en témoignent les dires du conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, John Bolton[6].


Quelques jours plus tard, le 19 août, les Américains prennent une nouvelle fois parti par l’intermédiaire des deux géants Facebook et Twitter qui accusent la Chine de mener une campagne visant à décrédibiliser la mobilisation en faisant passer les militants pour des casseurs et des voyous, voire même des terroristes. Certains posts comparent même les manifestants aux combattants de Daesh, ceci faisant écho au discours officiel chinois qualifiant le mouvement révolutionnaire de quasi-terroriste[7].


L’escalade de la violence continue puisque le 25 août, il est fait mention, pour la première fois depuis le début de la crise, qu’un policier a tiré avec son arme à feu lors d’affrontements avec les manifestants[8]. Si cet évènement reste isolé, les forces de l’ordre font désormais un usage massif de gaz lacrymogène, balles en caoutchouc et des canons à eau. Les hongkongais commencent alors à réclamer des éclaircissements sur les bavures policières.


Alors que les rassemblement politiques sont fréquemment interdits, les manifestants trouvent des parades pour se réunir. Par exemple, le 31 août, certains s’étaient réunis « pour prier » sur un terrain de sport. Mais très vite les prières ont laissé place à la colère[9]. Les heurts qui ont suivi n’en étaient que plus violents. Ceci fera dire au député Kwok Ka-ki que « La police est une pègre sous licence, avec un permis d’attaquer et d’agresser. Le gouvernement n’est pas différent d’un régime autocratique »[10].


En ce début de septembre, les manifestants ont désormais cinq revendications. Le retrait définitif du projet de loi qui avait mis feu aux poudres en juin dernier, la mise en place d’une commission d’enquête indépendante sur les violences policières, l’amnistie de tous les manifestants susceptibles d’être poursuivis en justice, le retrait de la qualification d’ « émeutiers » ainsi que la désignation des dirigeants de la région au suffrage universel[11].


Finalement, le 4 septembre, Carrie Lam a annoncé que le projet de loi controversé serait retiré[12]. L’un des vœux des manifestants aura donc été exaucé. Qu’en est-il du reste ? Si le niveau de violence a toutefois diminué depuis cette annonce qui aura donc démobilisé une partie des manifestants, les radicaux sont quant à eux plus déterminés que jamais[13]. Une enquête sur les violences policières doit avoir lieu et l’ingérence chinoise doit disparaitre.


Ce dimanche 15 septembre, des dizaines de milliers de personnes étaient encore dans les rues de Hong Kong bravant une nouvelle fois l’interdiction de manifestation.


Une île au cœur d'enjeux internes et internationaux


Mais les enjeux des manifestations dépassent les revendications des hongkongais. En effet, comme il en a été fait mention précédemment, l’indépendance relative de la péninsule est vouée à disparaitre. Hong Kong ne peut oublier que dans moins de trente ans elle perdra la jouissance du principe « un État, deux systèmes ». Alors pourquoi les habitants accordent-ils autant d’importance à une autonomie condamnée ?


Tout d’abord, il serait délicat de ne pas citer les prochaines échéances électorales qui pourraient transformer le paysage politique de la région. En fin d’année auront lieu des élections locales (de districts) mais la prépondérance sera donnée aux prochaines élections législatives prévues pour 2020. Les soixante-dix députés détiennent entre leurs mains l’ensemble des pouvoirs législatifs puisque la loi fondamentale de Hong Kong prévoit un système monocaméral, c'est-à-dire avec une seule chambre. Or, lors des précédentes élections, en 2016, et du fait de la révolution des parapluies de 2014, les résultats étaient historiques. A côté des deux principaux mouvements, l’un conservateur et pro-Pékin et l’autre libéral et pro-démocratie, naissaient des partis pro-indépendance. Nul doute que les manifestations de 2019 pèseront sur les élections de 2020. Ceci est d’autant plus probable que le rejet de Pékin est au cœur des revendications des hongkongais, de quoi peut être alimenter une fois de plus les partis indépendantistes.


Si ces manifestations sont peut-être un avant-goût des prochaines élections, elles trouvent également un importance toute particulière en droit international. En effet, comme cela devient très souvent le cas, est brandi l’étendard de l’ingérence. Antinomie de l’indépendance politique, elle est consacrée par de très nombreux instruments juridiques internationaux. Mais dans le système international actuel, elle ne concerne que les États. Or, le statut particulier de Hong Kong ne lui permet pas de contester les actions de la Chine. Ainsi, à l’inverse, Pékin peut déplorer les agissements des États-Unis et du Royaume-Uni qui tentent de s’immiscer dans la crise. Néanmoins, les manœuvres de la Chine seront observées avec attention par le reste du monde. Le principe de non-ingérence risque d’être battu en brèche si l’ombre du massacre de Tiananmen se dessinait à Hong Kong.


Aurait également pu être relevée la problématique du droit de manifestation. En effet, bien que maintenues, les protestations des hongkongais sont pour la plupart interdites par les autorités. Cette question délicate est très commentée en France où les mouvements sociaux sont également largement encadrés. Il serait difficile de se prononcer sur la protection du droit de manifester à Hong Kong. L’article 27 de la loi fondamentale de Hong Kong peut néanmoins fournir quelques éléments de réponse : « Hong Kong residents shall have freedom of speech, of the press and of publication; freedom of association, of assembly, of procession and of demonstration; and the right and freedom to form and join trade unions, and to strike ». Le droit de manifester y est donc consacré ainsi que l’interdiction de la privation arbitraire de liberté à l’article suivant[14].


Finalement, l’ensemble de ces problématiques tournent autour de la question centrale du statut de Hong Kong et du principe « un État, deux systèmes ». L’échéance de 2047 se rapprochant, les hongkongais prennent peut-être conscience de l’inévitable : le système actuel ne peut que disparaitre. Or, les habitants de la péninsule semblent très attachés à leur privilège. Une chose est sûre, la question de l’indépendance de Hong Kong est inéluctable.


Pierre MUSY


[1] "The basic law of the Hong Kong special administrative region of the people's Republic of China", 1 juillet 1997, [https://www.basiclaw.gov.hk/en/basiclawtext/images/basiclaw_full_text_en.pdf, consulté le 15 septembre 2019].

[2]La Chine envisageait de proposer une liste de candidats pour l’élection du chef de l’exécutif de Hong Kong. Les habitants de l’île conserveraient leur droit de vote mais ils n’auraient pas le choix quant aux candidats.

[3]DE CHANGY (F.), « Hongkong : l’exécutif annonce la « suspension » du projet de loi controversé », lemonde.fr, 15 juin 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/06/15/hongkong-carrie-lam-isolee-s-appreterait-a-retirer-son-projet-de-loi-controverse_5476631_3210.html, consulté le 15 septembre 2019].

[4]«"Nous sommes encore là" : des milliers de militants prodémocratie mobilisés à Hongkong », lemonde.fr, 11 août 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/11/nous-sommes-encore-la-des-milliers-de-militants-prodemocratie-toujours-mobilises-a-hongkong_5498506_3210.html, consulté le 15 septembre 2019].

[5]LEMAITRE (F.), « L’armée chinoise rappelle qu’elle n’est qu’à "dix minutes de Hongkong" », lemonde.fr, 15 août 2019, https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/15/l-armee-chinoise-est-a-dix-minutes-de-hongkong_5499662_3210.html, consulté le 15 septembre 2019].

[6]Idem.

[7]THIBAULT (H.), « Crise à Hongkong : Twitter et Facebook accusent Pékin d’avoir diffusé des infox », lemonde.fr, 20 août 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/20/crise-a-hongkong-pekin-a-utilise-twitter-et-facebook-contre-les-manifestants_5500843_3210.html, consulté le 19 septembre 2019].

[8]« A Hongkong, la police fait usage pour la première fois de canons à eau contre des manifestants », lemonde.fr, 25 août 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/25/a-hongkong-les-manifestations-pro-democratie-reprennent-apres-les-affrontements-de-samedi_5502648_3210.html, consulté le 15 septembre 2019].

[9]LEMAITRE (F.), DE CHANGY (F.), « Journée de chaos à Hongkong, sans perspective de dénouement de la crise », lemonde.fr, 31 août 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/31/hongkong-des-heurts-lors-de-manifestations-interdites_5504950_3210.html, consulté le 15 septembre 2019].

[10]« Hongkong : des milliers de manifestants tentent de bloquer l’accès à l’aéroport », lemonde.fr, 1 septembre 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/09/01/hongkong-des-manifestants-tentent-de-bloquer-l-acces-a-l-aeroport_5505113_3210.html, consulté le 15 septembre 2019]

[11]DE CHANGY (F.), « Hongkong : l’exécutif annonce le retrait du texte à l’origine de la contestation », lemonde.fr, 4 septembre 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/09/04/a-hongkong-carrie-lam-serait-prete-a-retirer-formellement-du-projet-de-loi-controverse_5506229_3210.html, consulté le 15 septembre 2019].

[12]Idem.

[13]DE CHANGY (F.), « A Hongkong, les heurts entre les manifestants et les policiers sont devenus quotidiens », lemonde.fr, 9 septembre 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/09/09/a-hongkong-des-heurts-devenus-quotidiens_5508134_3210.html, consulté le 15 septembre 2019].

[14]Article 28 : « No Hong Kong resident shall be subjected to arbitrary or unlawful arrest, detention or imprisonment ».

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