La spoliation des terres sacrées aborigènes : la reconnaissance de la culture aborigène en Australie

Mis à jour : 7 août 2019


Photographie prise par Anne-Lise Morizot

L’Australie a un passé colonial très lourd, marqué par la volonté d’éradiquer la culture aborigène. La perte de leurs terres -qui constituent leur nourriture spirituelle et identitaire- a eu un effet dévastateur sur le plan social et démographique pour les aborigènes qui forment aujourd’hui une communauté minoritaire, frappée de fortes inégalités. Depuis quelques années cependant, la population et la culture aborigènes sont de plus en plus considérées et protégées. En démontre la décision prise le 13 mars 2019 par la justice australienne de reconnaître que cette population spoliée de ses terres doit désormais être indemnisée pour perte et souffrance culturelles.


L’affaire remonte en 1999 lorsque les peuples aborigènes Ngaliwurru et Nungali, habitant le village de Timber Creek situé dans le Territoire du Nord, se sont portés en justice pour violation des dispositions du Native Title Act (1993) qui prévoit qu’avant toute construction sur des terres sacrées aborigènes, une autorisation doit être demandée aux peuples concernés. Or, dans les années 1980 et 1990, l’État du Territoire du Nord a construit différentes infrastructures, telles qu’une chaussée[1], sur des terres traditionnellement détenues par les Ngaliwurru et les Nungali qui ont par conséquent revendiqué une indemnisation pour cette spoliation et cette perte culturelle.


Selon l’ONG Survival International, il y aurait plus de cinq cent peuples aborigènes distincts en Australie, généralement divisés en clans, chacun ayant sa propre langue et son propre territoire. Longtemps établis le long des côtes et à l’intérieur des terres avant de finir concentrés dans les villes, les Aborigènes ont été spoliés de leurs terres depuis la conquête de l’Australie. En effet, en faisant primer le principe de terra nulius selon lequel l’Australie est une terre sans propriétaires[2], les Britanniques ont considéré pouvoir légitimement se l’accaparer[3].


Étant très liés à la Terre et à la Vie, les Aborigènes s’estiment avoir le devoir de protéger certains lieux sacrés afin de fortifier les liens qui unissent les personnes terrestres au sol et aux êtres éternels. Se considérant être les gardiens de ces terres ancestrales, il leur était donc primordial qu’un droit sur ces lieux leur soit reconnu. En 1992, l’affaire Mabo – d’après le nom du plaignant a ainsi permis une remise en question du principe de terra nulius en ce que la justice australienne a reconnu pour la première fois aux aborigènes autochtones l’existence d’un droit foncier sur des terres australiennes.


Cette décision a emboité le pas à la reconnaissance d’un titre foncier autochtone avec l’adoption en 1993 de la loi fédérale Native Title Act qui confirme « l’existence au moins symbolique de droits fonciers coutumiers détenus par les aborigènes et les Insulaires du Détroit de Torres, pour l’ensemble du continent australien »[4]en leur reconnaissant tout un ensemble de droits coutumiers et d’usages, comme l’accès aux lieux sacralisés, la tenue de cérémonies, la collecte de plantes et d’animaux, aliments ou remèdes, et parfois le droit de vivre sur ses terres ancestrales.


En se fondant sur ce précédent, la Haute Cour de Justice a jugé l’Etat du Territoire du Nord coupable d’avoir porté atteinte aux droits traditionnels des Aborigènes en construisant sur des lieux de rituels des peuples Ngaliwurru et Nungali, ainsi empêchés de pratiquer leurs croyances de manière traditionnelle.


Les juges ont par conséquent décidé d’une indemnisation de 2,53 millions de dollars australiens (soit environ 1,6 millions d’euros) devant être versée aux communautés concernées par l’État du Territoire du Nord, du fait des pertes économiques, culturelles et spirituelles subies en raison de l’impossibilité d’utiliser leurs terres.

La Haute Cour de Justice a par ailleurs considéré que pour évaluer la perte culturelle, il faudra à l’avenir déterminer la relation spirituelle que les aborigènes entretiennent avec leurs terres, pour pouvoir ensuite traduire ce dommage en indemnité pécuniaire. Cette évaluation devra s’effectuer au regard de l’acte indemnisable, de l’identité des titulaires autochtones, de titres fonciers, leur lien avec les terres ou les eaux par leurs lois et coutumes[5], ainsi que l’impact des actes reprochés sur ce lien[6].


Le Native Title Act permet déjà aux aborigènes de demander au Tribunal National pour les titres fonciers des autochtones une reconnaissance de leur titre foncier sur un lieu quand ils peuvent en prouver l’occupation traditionnelle par leurs ancêtres et la continuité de leurs lois et coutumes[7]. Mais l’arrêt du 13 Mars 2019 est le bienvenu car cette réaffirmation d’un lien spirituel entre les aborigènes et leurs terres permettra une multiplication des demandes en compensation[8] par l’établissement de critères d’invocation plus précis qu’auparavant. Survival International considère que la majorité des terres doit encore être restituée aux aborigènes[9].


Il est aussi important de souligner que le titre foncier autochtone est un véritable outil juridique au service de la reconnaissance identitaire des aborigènes qui s’attelle à la concrétisation de projets de conservation de leur patrimoine en inculquant la langue, les savoirs, les savoir-faire et les usages, ainsi qu’en conservant la flore et la faune australiennes[10].


L'arrêt en l'espèce est donc inédit en ce que la justice australienne a, pour la première fois, fixé un prix sur une souffrance liée à une déconnexion spirituelle et matérielle avec le territoire. Le fait que soit reconnu un droit à une indemnité pour la perte du lien spirituel étroit qui lie les aborigènes à leurs terres ancestrales, contribue à la reconnaissance de la culture aborigène qui se base sur la spiritualité et la sacralisation de la Nature. La perte des terres, qui non seulement supporte un coût économique et prive les aborigènes du lien qu’ils entretiennent avec ces lieux sacrés, représente par conséquent un affront pour les communautés aborigènes dont l’identité culturelle n’est pas reconnue.


Les représentants pour les peuples Ngaliwurru et Nungali, Lorraine Jones et Chris Griffiths, ont par ailleurs appuyé le fait que la reconnaissance de leur connexion spirituelle était ce qu'il y avait de plus important : "c'est ce que les anciens voulaient. Cela prouve que notre culture est toujours en vie, que notre sang coule toujours" [11].


Anne-Lise Morizot

[1] LESPINASSE Lucie, « Australie : une victoire historique pour les aborigènes spoliés », PACQUIER Antoine, « Une victoire historique des peuples aborigènes en Australie », La Croix, 22 mars 2019.


[2] DEROUARD Hugues, « Les Aborigènes d’Australie », pour TERRA AUSTRALIA : https://www.voyage-australie.com/culture/aborigene.html


[3] SURVIVAL INTERNATIONAL, « Aborigènes », https://www.survivalinternational.fr/peuples/aborigenes


[4] ROOSEN Sylvie, « L’opération Waanyi : chronique d’un titre foncier autochtone dans l’État du Queensland, Australie », Les Cahiers d’Outre-Mer, n°228, 2004, p. 367-386.


[5] Section 223(1), Loi fédérale Native Title Act, 1993.


[6] Résumé du jugement Territoire du Nord d’Australie vs Mr A Griffiths (décédé) et Lorraine Jones au nom des peuples Ngaliwurru et Nungali ; Commonwealth d’Australie vs Mr A gr Commonwealth of Australia v Mr A Griffiths (décédé) et Lorraine Jones au nom des peoples Ngaliwurru et Nungali ; Mr A Griffiths (décédé) et Lorraine Jones au nom des peuples Ngaliwurru et Nungali vs Territoire du Nord d’Australie [2019] HCA 7, rendu par la Haute Cour de Justice australienne le 13 mars 2019.


[7] Territoire du Nord d’Australie vs Mr A Griffiths (décédé) et Lorraine Jones au nom des peuples Ngaliwurru et Nungali ; Commonwealth of Australia v Mr A Griffiths (décédé) et Lorraine Jones au nom des peoples Ngaliwurru et Nungali ; Mr A Griffiths (décédé) et Lorraine Jones au nom des peuples Ngaliwurru et Nungali vs Territoire du Nord d’Australie [2019] HCA 7, paragraphe 22, Haute Cour de Justice australienne, 13 mars 2019.


[8] FULCHER Jonathan, « The value of native title in Australia », Thomson Reuters Foundation News, 18 mars 2019.


[9] SURVIVAL INTERNATIONAL pour PACQUIER Antoine, « Une victoire historique des peuples aborigènes en Australie », La Croix, 22 mars 2019.


[10] ROOSEN Sylvie, op. cit., p. 367-386.


[11] COURTOIS Caurentin avec AFP : « Des Aborigènes australiens indemnisés pour "perte culturelle" », Huffington Post, 13 mars 2019.


POUR CITER : MORIZOT A-L., "La spoliation des terres sacrées aborigènes : la reconnaissance de la culture aborigène en Australie", Hestia - Promouvoir les droits humains, Focus, Lyon, publié le 6 mai 2019 (en ligne : https://www.hestiapdh.com/post/la-spoliation-des-terres-sacrées-aborigènes-la-reconnaissance-de-la-culture-aborigène-en-australie).




89 vues

SUIVEZ-NOUS

Hestia - Promouvoir les droits humains
France