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Les conséquences du Brexit pour les brasseries britanniques

Mis à jour : 7 août 2019

« Nous savons que tout le monde pense être un expert politique au pub, nos bières vont aider à alimenter le débat »[1].

Voilà ce que disait Sue Cooper, copropriétaire pro UE de la Little Valley Brewery à Leeds en Angleterre, lors de l’annonce du référendum sur le Brexit. En effet cette brasserie a créé pour l'occasion une série de bière intitulée in, out et I don't know afin d'alimenter le débat dans son pub.


Selon la propriétaire[2], la in est fruitée, houblonnée et très influencée par l'esprit continental, alors que la out est une ale légère avec un zeste prononcé d'euroscepticisme et un arrière-goût sec et amer. Quant à la IDK, elle a un goût moelleux de malt avec un arrondi qui amène à réfléchir.


Cette anecdote nous permet d'amorcer une réflexion sur la relation compliquée entre le Brexit et la boisson houblonnée. En effet, entre toutes les questions d’ordre économique, géopolitique, juridique que l’on se pose à l’approche du Brexit[3] ; celle relative à son impact sur la production et l'exportation de bière, notamment au niveau des brasseries indépendantes n’est que peu présente dans les médias. Au grand dam des consommateurs inquiets !


Rappel sur le Brexit


Avant de rentrer dans le cœur du débat qui nous anime, il convient de faire un bref retour sur le Brexit.


Le 23 juin 2016 a été mis en place le référendum au Royaume-Uni dans lequel 51.9% des britanniques ont voté en faveur du Leave afin de sortir de l'Union Européenne. Ce référendum avait été orchestré par David Cameron, premier ministre de l'époque, qui avait pour but initial de légitimité l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union afin d'aller plus en avant dans l'intégration, notamment via le passage à l'Euro. Néanmoins, à la surprise générale, les électeurs ont votés en faveur de la sortie, poussant Cameron à la démission. Ainsi, le 13 Juillet 2016 Theresa May a été nommée au poste de premier ministre afin d'assurer la transition.


De son coté l'UE à mis en place le « Groupe de travail article 50 » au sein de la commission européenne en septembre 2016, dirigé par Michel Barnier en qualité de négociateur en chef chargé de la préparation et de la conduite des négociations avec le Royaume-Uni, en tenant compte du cadre de ses relations futures avec l'Union européenne.


Les deux parties sont donc à la fin de l'été 2017 prêtes à entrer en négociation. Le processus de sortie s’amorça le 29 mars 2017 lorsque le Royaume-Uni notifia au Conseil Européen son intention de se retirer de l'UE, actant ainsi l'utilisation de l'article 50 du TUE[4]. Donnant alors au maximum un délai de 2 ans pour parfaire les négociations[5], sauf si le Conseil européen, en accord avec l’État membre concerné, décide à l’unanimité de proroger ce délai.


Afin que les négociations se déroulent dans de bonnes conditions, le Parlement Européen à émis des résolutions sur les « lignes rouges concernant les négociations sur le Brexit »[6]. C'est à dire les principes et les conditions du Parlement européen en vue de l’approbation de l’accord de retrait du Royaume-Uni. La résolution met en garde contre toute tentative de compromis entre la sécurité et l’avenir de la relation économique entre l’UE et le Royaume-Uni. Elle s’oppose également à toute possibilité pour le Royaume-Uni de créer des accords bilatéraux avec les Etats membres de l’UE, afin d’éviter de fragmenter les relations économiques par des accords sectoriels.


Le processus de négociation devait prendre fin le 29 mars 2019, avant d’être prolongé pour le 12 avril, puis finalement le 31 octobre 2019[7]. Bien qu’un compromis ait été trouvé entre l’UE et le gouvernement britannique le 22 novembre 2018, pour régler la suite des négociations sur leurs relations post-Brexit. Les parlementaires britanniques ont rejeté ce compromis, notamment au regard du backstop[8]. Alors que la situation est toujours aussi complexe et tendue au regard de la sortie du Royaume-Uni, le 24 mai 2019, Theresa May a annoncé sa démission qui prendra effet le 7 juin 2019 à la suite de l’échec des négociations.


La question des brasseurs britanniques au regard du Brexit :


Dès lors à l'issue de cette période de négociation, se pose la question de la situation des brasseurs outre-Manche, entre ceux qui exportent majoritairement sur le continent, ceux dont les produits qu'ils transforment proviennent d’Europe et ceux qui ont des lieux de productions dans d'autres Etats membres.


La situation est éminemment complexe, car elle n'est pas au cœur des enjeux économiques. Même si l’impact de la bière sur l’économie est conséquent, de même que sur les consommateurs européens, c’est véritablement une réputation qui est en jeu : celle des pubs britanniques. Comme le mentionne la British Beer Pub Association dans son article dédié au Brexit :

« Ce domaine [la bière] a un rôle unique dans le renforcement de la réputation de la Grande-Bretagne à l’étranger et est bien placé pour être un moteur de croissance, alors que le Royaume-Uni se prépare à quitter l’Union européenne »[9].

Les enjeux économiques pour les brasseurs :


La British Beer Pub Association a vivement réagi à la suite du Brexit en annonçant sa nouvelle stratégie d'export pour les 5 prochaines années[10]. Leurs études montrent que les brasseries sont essentielles pour l'économie du pays. En effet, plus 80% des bières qui y sont bu proviennent des brasseries du pays, cela contribue à hauteurs de 23 Milliards de Livres Sterling à l'économie du pays, et représente pas moins de 13 Milliard de Livres en taxe. L'exportation de bière a rapporté environ 583 millions de livres en 2016, on remarque également l'évolution croissante de cette marge avec 16% de plus que l'année précédente.


Cependant malgré des ventes records, l'association rapporte[11] que si le Royaume-Uni ne reste pas compétitif dans leurs rapports avec les autres pays, c'est-à-dire s'il ne met pas en place des tarifs préférentiels à l'exportation, les brasseurs britanniques ne pourront pas suivre.

De plus, outre l'augmentation des barrières douanière, l'éventuelle réinstauration d’une frontière géographique pourrait également impacter l'un des plus gros producteurs de bière Irlandais, Guinness. En effet, cette stout est produite dans diverses brasseries de la République d'Irlande. Avant d’être mise en bouteille à Belfast en Irlande du Nord, pour ensuite retourner à Dublin pour être exporter.


Dès lors, dans l’hypothèse d’un no-deal, le Brexit créera donc une frontière dans la chaine de production ; ce qui engendrera de sérieux retards et créera par conséquent un important surcoût. En effet, l'entreprise réalise des dizaines de milliers de passages de frontière annuel[12]. Selon The Economist[13], un arrêt de 30 minutes en raison de contrôles douaniers ajouterait environ 100 euros aux frais de chaque voyage. Cela coûterait donc au brasseur irlandais environ 1,3 million d'euros par an et ces frais devront nécessairement être répercutés sur le consommateur.


Le Brexit bénéfique pour les brasseurs indépendants ?


En fonction des termes du futur accord commercial entre l’UE et le Royaume-Uni, il est possible que les producteurs indépendants ou Craft beer brewers, puissent justement augmenter leur export à l'étranger. En effet, la baisse de valeur de la Livre Sterling, la plus importante depuis 1985 et ce à la simple annonce du Brexit[14] ; entraine un surcout sur l'importation de bière en provenance de l'étranger, ce qui risque d'impacter grandement les producteurs européens. A l’inverse, cela rend l'export davantage attractif.


Mais, peut-on réellement affirmer que le Brexit serait bénéfique pour les producteurs indépendants britanniques ?


C'est ce que pourrait laisser penser les chiffres. En effet, plus de 300 brasseries autoproclamées indépendantes ont ouvertes en 2016, dépassant ainsi le nombre de 2000 dans le pays[15]. De plus elles bénéficient à l'inverse des grandes enseignes d'une réduction de taxe, la progressive beer duty[16]. Mise en place en 2002, elle permet aux petits brasseurs ( ceux dont la production est inférieure à 60.000 hectolitres par an ) de bénéficier d’allègements allant jusqu'à 50% de la taxe sur la bière.


L'association Society of Independent Brewers ( SIBA ), comprenant plus de 700 brasseurs britanniques indépendants, a également réagi à la suite du Brexit. Le directeur Mike Benner a énoncé[17] que cela pourrait relancer un boost pour la consommation de Craft Beer. Il reprend l'exemple de la récession de 2008/2009 au cours de laquelle les consommateurs se sont mis à préférer la qualité à la quantité, délaissant ainsi les grandes enseignes. Néanmoins SIBA précise également que les bénéfices ne seront que locaux, puisqu'en 2015 seulement 17% des membres de l'association exportaient outre-manche[18].


Ainsi il apparaît que le Brexit desservirait les grandes enseignes présentes au Royaume-Uni ainsi qu’en Europe au regard des difficultés quant à la circulation de leurs marchandises et des coûts liés aux douanes. A l'inverse, les brasseries indépendantes seront bénéficiaires du Brexit au sein du marché britannique, puisque leurs concurrents étrangers devront s'acquitter de frais de douanes, augmentant de facto le prix de vente. Mais c'est lors de l'export que le coût lié aux douanes va impacter les petits producteurs, empêchant ainsi le reste des européens de profiter du savoir faire des brasseurs britanniques.


Clément EYRAUD


Pour aller plus loin :

PLET (F.), « L’univers de la brasserie : mondialisation et retours au micro-local », dans Hommes et Terres du Nord, 2000. Agriculture et territoire, p.217-226.

[1] Propos rapportés par AFP, « Brexit : Que buvez-vous ? une pinte de "In" ou de "Out" ? », dans Le Point, 8 juin 2016. https://www.lepoint.fr/insolite/brexit-que-buvez-vous-une-pinte-de-in-ou-de-out-08-06-2016-2045344_48.php Consulté le 5 juin 2019.


[2] Idem.


[3] Les questions généralement abordées sont le devenir de Gibraltar, un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Ecosse, la question de la frontière entre l’Irlande du Nord et l’Irlande …


[4] Article 50 TUE : « 1. Tout État membre peut décider, conformément à ses règles constitutionnelles, de se retirer de l’Union. 2. L’État membre qui décide de se retirer notifie son intention au Conseil européen. À la lumière des orientations du Conseil européen, l’Union négocie et conclut avec cet État un accord fixant les modalités de son retrait, en tenant compte du cadre de ses relations futures avec l’Union. Cet accord est négocié conformément à l’article 218, paragraphe 3, du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Il est conclu au nom de l’Union par le Conseil, statuant à la majorité qualifiée, après approbation du Parlement européen ».


[5] Article 50 TUE, paragraphe 3 : « Les traités cessent d’être applicables à l’État concerné à partir de la date d’entrée en vigueur de l’accord de retrait ou, à défaut, deux ans après la notification visée au paragraphe 2, sauf si le Conseil européen, en accord avec l’État membre concerné, décide à l’unanimité de proroger ce délai. […] ».


[6] Parlement européen, « Lignes rouges sur les négociations pour le Brexit », Communiqué de presse, 5 avril 2017. http://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/20170329IPR69054/lignes-rouges-sur-les-negociations-pour-le-brexit Consulté le 5 juin 2019.


[7] Toute l’Europe, « Qu’est ce que le Brexit », questions réponses, 24 mai 2019. https://www.touteleurope.eu/actualite/qu-est-ce-que-le-brexit.html Consulté le 5 juin 2019.


[8] Le backstop est une clause de sauvegarde insérée dans le compromis pour éviter la résurgence d’une frontière dure entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. Ce filet de sécurité prévoit d’accorder un régime spécifique à la province d’Irlande du Nord afin de garantir la liberté de circulation des biens et des personnes entre les deux Irlande jusqu’à la date butoir du 31 décembre 2020. Pour aller plus loin et mieux comprendre voir Le Monde avec AFP et Reuters, « Brexit : qu’est-ce que le « backstop » proposé par l’UE pour résoudre la question irlandaise ? », Le monde, 21 septembre 2018. https://www.lemonde.fr/referendum-sur-le-brexit/article/2018/09/21/brexit-qu-est-ce-que-le-backstop-propose-par-l-ue-pour-resoudre-la-question-irlandaise_5358441_4872498.html Consulté le 5 juin 2019.


[9] BBPA, « Brexit », Briefing. https://beerandpub.com/policies/brexit/ Consulté le 5 juin 2019. En langue original : “The sector has a unique role in enhancing Britain’s reputation overseas and is well placed to be a driving force for growth as the UK prepares to leave the European Union”


[10] BBPA, « A British Beer export strategy for the next five years », 23 octobre 2017. https://beerandpub.com/2017/10/23/a-british-beer-export-strategy-for-the-next-five-years/ Consulté le 5 juin 2019.


[11] Idem.


[12] Les chiffres varient, Express Business parle de 13 000 passages annuel, alors que Le Point International parle de 23 000. Voir en ce sens LEFEBRE (A.), « Le Brexit pourrait faire augmenter le prix de la Guinness pour une raison étonnante », Express Business, 9 août 1017. https://fr.express.live/brexit-pourrait-faire-augmenter-prix-de-guinness-raisons-etonnantes/ Consulté le 5 juin 2019. Et AFP « En Irlande, le Brexit met la pression sur la Guinness », Le Point International, 9 novembre 2018. https://www.lepoint.fr/monde/en-irlande-le-brexit-met-la-pression-sur-la-guinness-09-11-2018-2270076_24.php Consulté le 5 juin 2019.


[13] The Economist, « Why Brexit could mean a pricier pint of Guinness », 15 juillet 2017. https://www.economist.com/britain/2017/07/15/why-brexit-could-mean-a-pricier-pint-of-guinness Consulté le 5 juin 2019.


[14] Le HuffPost avec AFP, « Brexit : la livre sterling chute pendant le débat du Parlement britannique », HuffPost, 30 janvier 2019. https://www.huffingtonpost.fr/2019/01/29/brexit-la-livre-sterling-plonge-apres-le-vote-du-parlement-britannique_a_23656299/ Consulté le 5 juin 2019.


[15] MONAGHAN (A.), « Craft beer boom pushes number of UK breweries past 2,000 », The Guardian, 23 octobre 2017. https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2017/oct/23/craft-beer-boom-pushes-number-of-uk-breweries-past-2000 Consulté le 5 juin 2019.


[16] MORELL (Y.), « La « real ale » va-t-elle sauver la bière anglaise ? », 23 juillet 2012. http://www.slate.fr/story/58999/biere-angleterre-pubs-real-ale. Consulté le 5 juin 2019.


[17]SIBA « Local Beer could beat Brexit Blues for Britain’s pubs and bars », SIBA National, 5 août 2016. http://www.siba.co.uk/2016/08/05/local-beer-could-beat-brexit-blues-for-britains-pubs-and-bars/ Consulté le 5 juin 2019.


[18] Idem.

Pour citer : EYRAUD (C.), "Les conséquences du Brexit pour les brasseries britanniques", Hestia promouvoir les droits humains, 6 juin 2019.




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