Les Kurdes, au cœur des volontés génocidaires

Mis à jour : 18 nov. 2019


Voilà maintenant deux semaines que l’armée d’Ankara attaque les kurdes de Syrie. Après une semaine de préparatifs et d’allusions à une potentielle attaque, la Turquie met ses menaces à exécution. Samedi 12 octobre en fin d’après-midi, le Président Erdogan a annoncé le lancement de l’opération « Source de paix », dont l’objectif est de prendre le contrôle du canton d’Afrin au Nord de la Syrie, région notamment contrôlée par l’armée kurde, où vivent de nombreux déplacés syriens suite au régime sanglant de l’Etat islamique.


Ankara a ainsi considéré que les forces kurdes de Syrie étaient un groupuscule terroriste, opposé au régime turc ; argument évoqué suite aux relations qu’entretiennent les forces avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme un organisme terroriste par la Turquie, mais aussi l’Union Européenne et les Etats-Unis.


Qui sont les kurdes ?


Peuple de 40 millions d’individus, les kurdes sont aujourd’hui répartis entre la Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak. Depuis près d’un siècle, l’étatisation du Kurdistan est devenu un projet omniprésent dans la culture kurde[1].


Ainsi, le Kurdistan est une idée très ancienne que l’on peut faire remonter au Xe siècle. Selon une première thèse, les origines historiques des kurdes remontent à celles des peuples Mèdes ou Scythes, en se basant sur des analyses historiques et linguistiques. Selon une seconde thèse cependant, les Kurdes descendraient de populations d'origine Caucasienne et de langue Japhétique[2]. C'est en tout état de cause, une incontestable ancienneté de ce peuple.

C’est cependant à partir de l’Empire Ottoman que semble émerger une véritable conscience kurde. Quand, au XIIIe siècle, Saladin fonda la dynastie Ayyoubide, où des chefs kurdes furent institués et des cantons kurdes créés[3].


Toutefois, la première Guerre Mondiale a été l’élément déclencheur de la fin de l’Empire Ottoman. Si ce dernier était déjà en proie à de vives convulsions nationalistes, où chaque peuple aspirait déjà à créer son propre Etat-nation, les accords franco-britanniques dits de Sykes-Picot de 1915 ont prévu le démembrement de leur pays[4].

Alors, les Alliés redessinent les frontières sur les ruines de l'Empire ottoman : Kurdes, Arabes, Assyriens et Arméniens se voient promettre des Etats indépendants ou des foyers nationaux[5], souvent sur les mêmes territoires. Le traité de Sèvres, signé en 1920, promet ainsi un « territoire autonome des Kurdes » dans le sud-est de l'Anatolie. Des promesses bafouées à peine trois ans plus tard par le traité de Lausanne : les Kurdes se voient ainsi répartis entre la Turquie, l'Iran, la Syrie (alors sous protectorat français) et l'Irak (sous protectorat britannique)[6].


Quatre-vingt-cinq ans plus tard, le Kurdistan demeure une chimère. Sans frontières reconnues ni gouvernement officiel, cet Etat rêvé pour les quelques 40 millions d’individus, niés dans leur identité, n’a aujourd’hui encore pas vu le jour. Les Kurdes n’ont pourtant jamais cessé de lutter pour faire reconnaître leurs droits culturel et politique, face à des Etats autoritaires très centralisateurs, rejetant les minorités ethniques ou culturelles.

Il faut également dire que le peuple kurde n’est pas uniforme car le kurde comme langue mais aussi comme écriture n’est pas unifié[7], leur religion est encore moins unique[8]. Ainsi, le ciment de leur identité demeure l’héritage historique. Ces divisions les ont conduits à lutter en ordre dispersé, dans leurs différents États, en rapport avec les différentes religions, en adéquation avec leurs langues[9].


Les Kurdes semblent alors condamnés à vivre sous des gouvernements qui ignorent leurs droits spécifiques[10]. Plus encore, ils demeurent conscients que la communauté internationale est hostile à leur projet étatique, par souci de respecter les frontières héritées de la colonisation. Depuis, la seule expérience qui ait fait ses preuves est plus modeste : l'autonomie[11].



Finalement, la lutte des Kurdes est handicapée par leur éclatement géographique et leur disparités politiques et culturelles. Mais le sentiment national est renforcé par la persécution et les répressions récurrentes dont ils sont victimes[12] : interdiction de parler leur langue, rejet de leurs coutumes, interdiction de leurs associations, changement de prénoms, création de ceintures de population non kurdes pour les fragmenter, déportation, emprisonnement, torture, crime contre l’humanité voire à deux reprises, génocides. En témoignent les évènements à Hallabja en 1988, où le régime de Saddam Hussein a notamment tué quelque 5 000 personnes en usant de gaz et la vive répression dont ont été victimes les yézidis en Syrie.


L’Anfal en Irak


Il s’agit du génocide kurde en Irak ayant eu lieu entre 1988 et 1989, où, sur ordre d’Ali Hassan al-Majid, surnommé Ali le chimique et avec l’accord de Saddam Hussein, les dirigeants avaient mené des attaques dans le but d’annihiler le peuple kurde d’Irak. L'épisode le plus célèbre de ce génocide est le bombardement aux armes chimiques de la ville kurde d'Halabja qui causa la mort de 5000 personnes, tuées en quelques minutes par des bombardements au gaz moutarde.


Ali le chimique ordonnera alors la mise en place de la solution finale à ce qu’il appelait le « problème kurde ». L’opération génocidaire, baptisée Anfal, avait ainsi pour but d’éradiquer l’entièreté du peuple kurde d’Irak[13]. Pour ce faire, 200 000 soldats irakiens ont été affectés dans cette campagne qui a eu lieu sur terre et dans les airs avec une destruction systématique des zones d’habitation des civils kurdes. Des déportations massives et la mise en place de camps de concentration et d’extermination a également eu lieu, ainsi que la présence de fosses communes et l’utilisation d’armes chimiques. D'après le Tribunal spécial irakien, 182 000 civils ont été tués et plus de 2 000 villages détruits[14].


En juin 2006, le tribunal spécial irakien, mis en place en décembre 2003, se penche sur l’Anfal, où Saddam Hussein, Ali Hassan al-Majid et cinq autres hauts dirigeants sont accusés de crime de génocide, une première pour le tribunal. Le procès de Saddam Hussein n’eut toutefois jamais lieu, ce dernier sera pendu pour d’autres crimes reprochés. Cependant, les six autres accusés, dont Ali Hassan al-Majid, seront quant à eux reconnus coupables de génocides et trois d’entre eux, condamnés à mort par pendaison[15].


Le génocide des Yézidis


Géographiquement localisé dans le Kurdistan, et dans le Caucase, le yézidisme est présenté par ses pratiquants comme l'une des plus vieilles religions monothéistes. Les yézidis parlent un ancien dialecte Kurde, le « Kurmanji » qui est une langue iranienne. Il s’agit également d’une ethnie kurde.


Depuis la montée en puissance de l'Etat islamique au Proche-Orient, le peuple yézidis, ancré dans la région du Sinjar, a été au premier plan des offensives de l’État islamique. Ces derniers ont payés le prix fort de la campagne de « purification » du territoire revendiqué au nord de l’Irak et de la Syrie par l'Etat islamique, ils ont purement et simplement étaient au centre des velléités génocidaires de l’armée rebelle, qui souhaitait éradiquer toute influence non islamique quelle qu’elle soit dans leur zone de contrôle et plus particulièrement l’influence du peuple yézidi, jugé inférieur et constitué de traites[16].


Alors, le massacre de Sinjar marqua le début d’une campagne brutale de purification visant à effacer de façon définitive l’identité culturelle, religieuse et linguistique yézidie, notamment par la conversion forcée à l’Islam, l’enlèvement de femmes et d’enfants revendus ensuite sur des marchés noirs comme esclaves sexuelles et l’envoi de jeunes garçons dans des camps d’endoctrinement, de recrutement et d’entrainement militaire[17], certains étaient même utilisés comme « perfusion » pour transfuser leur sang aux djihadistes blessés[18].


« Sous l'empire du « califat », rarement le racisme n'a atteint un tel degré de violence, à la fois exterminatrice, colonialiste et esclavagiste. Issu d'une longue lignée d'ancêtres kurdes, les yézidis ont toujours refusé de se convertir à l'islam, même sous l'Empire ottoman. Leur indépendance leur coûte cher : 73 pogroms et tentatives de génocide au cours de leur histoire. Les islamistes préfèrent encore les juifs aux yézidis, qu'ils appellent adorateurs du diable » [19].


Les massacres de grande échelle, la présence de fosses communes et de bâtiments créés expressément dans le but d’exterminer les yézidis, le contrôle des naissances et la mise en esclavage des prisonniers sont autant de preuves attestant de la présence d’un génocide par l’Etat islamique.

Aujourd’hui, le projet Action Yazidis tente de collecter les témoignages de survivants des crimes commis par l’État islamique, l’équipe s’attache ainsi à attester du génocide des Yézidis et à en documenter les différentes étapes[20]. Depuis le 19 mars 2019 et la fin des offensives à l’encontre de l’État islamique, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme affirme que les massacres commis entre 2013 et 2015 à l’encontre du peuple yézidis en Irak pourraient constituer un génocide[21]. « Ce sont des actes pouvant constituer des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et un possible génocide », fait remarquer le rapport de l’ONU[22].


Trois ans après ces évènements, les plaies dans la communauté sont toujours béantes et la nécessité d’une justice impartiale se fait criante. Si l’ONU est encore au stade des recherches pour connaitre de l’existence ou non d’un génocide, le combat de la communauté yézidie pour que soit reconnu ces massacres à vocation génocidaire est quant à lui déjà bien présent.


Vers une condamnation de l'Etat islamique pour génocide ?

Force est de constater qu’une potentielle condamnation devant la Cour pénale internationale de l’Etat islamique pour génocide serait invraisemblable, cette juridiction ne pouvant juger que les ressortissants d’un Etat ayant signé le Statut de Rome de 2002, or, ni l’Irak ni la Syrie n’ont ratifié ce dernier. De plus, la CPI n’intervient que pour punir les commanditaires des actes (c’est-à-dire ceux qui ont donné l’ordre), dès lors, elle ne pourra statuer que sur le cas des dirigeants de l’Etat islamique qui ne sont ni irakien, ni syrien et qui ont été arrêtés.


Quant à la création d’un tribunal pénal international ad hoc, créé expressément pour juger des crimes des djihadistes (comme cela a été le cas pour le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie ou pour le Tribunal spécial pour le Liban), il est également utopique qu’il puisse voir le jour : il faudrait que l’Irak et la Syrie acceptent la création de celui-ci, ce qui est peu probable.

Aujourd’hui et dans un soucis d’efficacité, ce sont les juridictions nationales qui ont été dépêchées pour juger des crimes de leurs ressortissants. Mais là encore, la solution n’est pas parfaite : l’Irak par exemple ne réprime pas les crimes contre l’humanité, dès lors nombre d’incriminations tomberaient à l’eau, les procès étant expéditifs et ne respectant pas le principe du contradictoire, il n’est pas sûr que des jugements impartiaux puissent voir le jour en Irak ou en Syrie.


Sur la création des tribunaux kurdes, ces derniers n’étant pas reconnus par la Communauté internationale, ces jugements pourraient poser d’autant plus de problèmes par la suite.

Peut être que la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne montreront l’exemple en jugeant et condamnant certains de leurs ressortissants partis faire le djihad…


Les offensives turques en Syrie


Parmi les nombreux massacres dont ont été victimes les kurdes, les offensives lancées par l’armée turque sont également d’une particulière violence. Si la récente opération, dénommée « Source de paix » a fait les gros titres des journaux ces derniers jours, l’armée d’Ankara n’en est pas à sa première offensive…


Déjà en 2016, les kurdes de Syrie avaient été au cœur d’une offensive turque lors de l’Opération « Bouclier de l’Euphrate ». Si celle-ci avait initialement pour projet l’anéantissement de la menace djihadiste en territoire turco-syrien, le projet d’Ankara s’est vite déplacé vers une autre cible, celle de la prise de la ville d’Al-Bab, alors contrôlée par les forces kurdes ayant proclamé une « région fédérale » kurde et cherchant à unifier leurs territoires morcelés[23].

Pour la Turquie, la création d’une zone kurde liée au PKK à sa frontière est inacceptable, cette dernière justifia d’ailleurs cette offensive en affirmant qu’elle « a tous les droits d'intervenir en Syrie si les forces kurdes ne se retirent pas à l'est de l'Euphrate, plus loin de la frontière turque.»[24].


Alliés à la fois de la Turquie, de l'Armée syrienne libre et des Forces démocratiques syriennes, les États-Unis réclament la fin de ces combats, déclarant que les affrontements entre les forces turco-rebelles et les FDS « dans des secteurs où l'EI n'est pas présent » sont « inacceptables et source d'une profonde inquiétude »[25]. Finalement, selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme[26], au moins 497 civils, dont 79 femmes et 122 enfants, ont été tués par les bombardements turcs entre le 24 août 2016 et le 23 février 2017[27].


La Turquie continua, deux ans plus tard, lors de l’Opération « Rameau d’Olivier ». L'objectif était alors de prendre le contrôle du canton d’Afrin, dans le nord-ouest de la Syrie, accolé à la frontière turque, avec pour objectif de sécuriser une zone de 30 kilomètres à partir de la frontière[28]. Avec cette opération, Ankara voulait empêcher à tout prix la formation à sa frontière d’un « corridor » reliant Afrin aux cantons de Kobané et Qamichli, à l’est de l’Euphrate, eux aussi sous contrôle des forces kurdes[29].


Paradoxalement, les combattants kurdes étaient en première ligne dans la lutte contre l'Etat islamique dans le nord-est de la Syrie. Ce sont eux qui ont mené les combats pour reprendre Raqqa.


La dernière grande offensive, la Bataille d’Afrin, gagnée par l’armée turque entraina la fin de cette Opération. Cet assaut provoqua cependant l’exode d’une large partie de la population civile kurde, qui accuse Ankara de « nettoyage ethnique »[30]. Après la chute de la ville d'Afrin, l'OSDH a par la même occasion affirmé que 250 000 civils ont fui l'avancée des forces turques et rebelles[31][32].

Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme finalement, 289 civils, dont 28 femmes et 43 enfants, ont été tués entre le 20 janvier et le 17 mars 2018[33].


Un an plus tard, les turcs envahissent à nouveau le territoire syrien dans le but de pousser les kurdes encore un peu plus loin, évitant par la même occasion l’installation de régions sous commandement kurde. Ainsi, l’Opération « Source de paix », lancée en Octobre 2019, fait suite à une longue période de tensions entre la Turquie et les Etats-Unis (en raison du soutien accordé par le Pentagone à la coalition formée pour lutter contre l’Etat islamique, dominée par les forces kurdes)[34]. L'offensive vise à créer une zone tampon de 400 kms entre la frontière turque et les positions kurdes.


Alors, sur ordre de Donald Trump, l'armée américaine a quitté ses bases du nord de la Syrie, donnant ainsi implicitement le feu vert aux Turcs pour attaquer les Kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) et des Unités de protection du peuple (YPG). 80 000 turcs ont ainsi été déployés dès le 9 octobre 2019, jour du lancement de l’opération « Source de paix ».


Le ministère turc de la Défense a fait état de 228 morts parmi les miliciens kurdes depuis le début de l'offensive. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 120 civils syrien auraient péri dans cette offensive[36]. Egalement, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies fait état de 300 000 déplacés[37].



Au niveau international, la France, l'Allemagne, Israël, les Pays Bas, l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats Arabes Unis, l'Iran, la Russie et de nombreux autres pays ont condamné l'invasion turque. Le président de la commission européenne Jean-Claude Juncker déclara que « la Turquie doit cesser l'opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultat. Et si le plan de la Turquie est la création d'une zone de sécurité, n'attendez pas de financement de l'Union européenne »[38]. Quant à Donald Trump, il annonça que « la Turquie, membre de l’OTAN, a envahi la Syrie. Les États-Unis ne soutiennent pas cette attaque et ont clairement indiqué à la Turquie que cette opération était une mauvaise idée »[39]Quant à Amnesty International, elle accuse la Turquie de crimes de guerre. L'ONG indique que l'armée turque a mené des bombardements « sans discernement » contre des zones civiles et que des exécutions sommaires et collectives ont été commises sans distinction civil/militaire.


Aujourd’hui, si un cessez-le-feu a été trouvé, les forces kurdes ont dû se retirer d'un secteur de 32 km censé se transformer en "zone de sécurité" turque en territoire syrien.


Y a-t-il génocide du gouvernement turc à l’encontre des kurdes de Syrie ?


Dans l'esprit des génocidaires, l'extermination est fondée sur l'idée de différenciation entre leur propre population qu'ils considèrent comme « supérieure » ou « élue », et les autres qu'ils considèrent comme « inférieures ». Cette différenciation part de critères intrinsèques à une personne, son origine, sa couleur de peau, sa nationalité ...


Force est de constater que la persécution dont sont victimes les kurdes vient de toute part et ne semble pas s’apaiser avec le temps. Aujourd’hui, ce sont des communautés entières, appartenant à un même groupe ethnique, qui sont menacée, anéanties, voire annihilées.

En comparaison avec les génocides reconnus par la Communauté internationale (sur ce sujet voir notamment le Chapitre 1 et le Chapitre 2 de cette série concernant la reconnaissance des génocides), il convient de constater quelques similitudes avec la persécutions dont sont victimes les kurdes.


Tout d’abord, les intentions dévastatrices des Etats hôtes à l’égard du peuple kurde se réfèrent à une caractéristique intrinsèque et inaliénable à eux : leur appartenance à une ethnie. En adéquation avec la définition du génocide telle qu’évoquée par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, le génocide doit être compris comme le fait de tuer une population pour ce qu’elle est de façon inhérente, c’est-à-dire pour son origine, son ethnie ou sa religion ; alors, il ne peut s’agir de critères économiques ou sociaux (sur ce sujet voir notamment le Chapitre 3 de cette série).


Egalement, outre les attaques de grande échelle par le biais d'armes pourtant interdites par la Communauté internationale (à savoir les armes chimiques et bactériologiques), la pratique de meurtres ciblés des figures emblématiques de la lutte pour un Kurdistan indépendant est également devenu monnaie courante, cette pratique semble se rapprocher de celle mise en place lors de la guerre de Bosnie-Herzégovine ou celle du Cambodge (sur ce sujet, voir notamment le Chapitre 2 de cette série), où les dissidents politiques étaient systématiquement massacrés dans le secret le plus absolu. Mais également lors du génocide juif ou rwandais (sur ce sujet, voir notamment le Chapitre 1 de cette série).


Ensuite, comme pour le génocide arménien (sur ce sujet, voir notamment le Chapitre 1 de cette série), s’ajoute à cela la volonté d’éradication de la langue et de la culture kurde : en Turquie, en Irak, en Iran comme en Syrie, la politique d’assimilation est désormais bien ancrée. Les Etats hôtes pratiquent également des politiques discriminantes : force est de constater que les régions majoritairement kurdes demeurent les plus pauvres à l’intérieur de ces Etats ; les gouvernements, cultivant les disparités et accentuant volontairement la pauvreté. La création de ceintures de populations non kurdes à l’intérieur de ces derniers, censés fragmenter les kurdes y est aussi bien réelle.


Finalement, peut-on réellement parler d’un génocide ?

Si des pratiques génocidaires sont effectivement bien présentes à l’encontre des kurdes de Syrie par l’armée d’Ankara, il est toutefois assez maladroit de parler d’un génocide tel qu’il est défini dans la Convention de 1948. Aujourd’hui, seuls trois génocides sont officiellement reconnus - à savoir le génocide des juifs et tziganes lors de la Seconde guerre mondiale, le génocide arménien et le génocide rwandais - et cela n’est pas anodin car la Communauté internationale a à coeur de garder cette définition particulièrement restrictive dans le but d’éviter une banalisation de celle-ci.

Bien que certains aspects génocidaires aient effectivement eu lieu lors de ces Opérations particulièrement sanglantes, l’institutionnalisation et la bureaucratisation du génocide n’a jamais eu lieu comme elle l’a pu être pour les trois génocides susmentionnés. Egalement, et c’est ici l’aspect primordial de la définition du génocide : aucune preuve n’atteste de la volonté réelle du gouvernement turc d’annihiler de façon totale et définitive l’entièreté du peuple kurde de Syrie.


Quelle alternative ?

Il semblerait aujourd’hui qu’une autre incrimination, moins restrictive mais tout aussi cruelle entre en jeu : l’ethnocide (aussi appelé génocide culturel).

Alors l’ethnocide peut être défini comme la destruction de l’identité culturelle d’un groupe, sans nécessairement souhaiter détruire physiquement l’entièreté de ce groupe en question. Alors, l’ethnocide est bien souvent le résultat d’une politique d’Etat (qu’il soit l’Etat hôte ou qu’il s’agisse d’un Etat tiers). Parmi les ethnocides, peuvent être cités : l’acculturation des Indiens d’Amérique lors de la colonisation ; l’enlèvement des enfants aborigènes par le gouvernement anglais pour les éduquer eux-mêmes en Australie ; la russification des peuples autochtones de Sibérie ; la tentative franciste d’éradiquer les langues catalane et basque…

Alors, par l’interdiction des langues kurdes, par la fragmentation des populations et l’enlèvement des grandes figures du mouvement kurdes, il serait alors possible et envisageable de parler d’un ethnocide (ou génocide culturel) de la part des États hôtes. Toutefois, l’expression étant relativement récente, l’incrimination - qu’elle soit devant les tribunaux nationaux et internationaux - n’a pas encore vu le jour.


Mais qu’en est-il des Opérations particulièrement violentes de la Turquie à l’égard des civils kurdes de Syrie ?

Ici, il serait alors possible de parler de nettoyage ethnique (ou purification ethnique), tel qu’il a déjà été évoqué lors de la guerre de Bosnie-Herzégovine. Ainsi, le nettoyage éthique peut être défini comme une pratique visant à faire disparaitre d’un territoire un groupe en fonction de son identité ethnique, culturelle ou religieuse par le biais de la force. Cette pratique peut être effectuée par le biais d’attaques, de transferts forcés, de déportations, de stérilisations de masse, de viols et d’esclavagisation des femmes, d’endoctrinement des enfants…[40]. La finalité est alors l’homogénéité géographique et politique du territoire de l’État. Parmi les exemples de nettoyages ethniques, peuvent être cités : la purification ethnique de l’Inde pré-indépendante pour forcer les musulmans à partir (ayant conduit à la création de l’État du Pakistan) ; la purification ethnique de la Pologne par l’Allemagne en 1939, le nettoyage ethnique des tchétchènes par le gouvernement de Moscou suites à la création du mouvement séparatiste tchétchène ; les persécution envers les Rohingyas…


« Si le génocide a pour finalité un peuple, le nettoyage ethnique a pour finalité un territoire. Le “nettoyage” se distingue du génocide parce que l’extermination d’un groupe est un moyen éventuel, mais pas le but de ce processus. L’objectif ultime (…) est la transformation du peuplement. » soulignait Stéphane Rosière à ce propos (Ellipses, 2006, p.24).


Il semblerait alors que la notion de nettoyage ethnique puisse être admise pour les offensives d’Ankara envers les Kurdes de Syrie : l’objectif étant pour la Turquie d’éloigner la Communauté kurde de sa frontière pour éviter la création d’un corridor kurde et d’une potentielle alliance avec le PKK. Par le biais d’opérations violentes envers les civils, de déportations, d’emprisonnements et de massacres de masse, le nettoyage ethnique semble alors être évident.


Laurine Harbuta




[1] Nikitine B. Problème kurde. In: Politique étrangère, n°3 - 1946 - 11ᵉannée. P.251.

[2] Véga Anne. L'identité ethnique kurde en France. L'identité kurde s'est lentement construite au cours de l'histoire. In: Journal des anthropologues, n°52, Printemps – été 1993. Situations incertaines. p. 29.

[3] Véga Anne. L'identité ethnique kurde en France. L'identité kurde s'est lentement construite au cours de l'histoire. In: Journal des anthropologues, n°52, Printemps – été 1993. Situations incertaines. pp. 29-42.

[4] Véga Anne. L'identité ethnique kurde en France. L'identité kurde s'est lentement construite au cours de l'histoire. In: Journal des anthropologues, n°52, Printemps – été 1993. Situations incertaines. p.30.

[5] Pérouse Jean-François. Les Kurdes de Syrie et d'Irak : dénégation, déplacements et éclatement. In: Espace, populations, sociétés, 1997-1. Les populations du monde arabe - People of the Arab Middle East. pp. 73-84;

[6] Nezan Kendal. Les Kurdes, un peuple en détresse. In: Hommes et Migrations, n°1116, novembre 1988. pp. 29-35.

[7] Les Kurdes ont deux dialectes principaux, différents mais proches et compréhensibles l'un par l'autre : le kurmandji et le sorani.

[8] Ils sont pour la grande majorité sunnites mais pas que (80%). Le reste des Kurdes de confession musulmane se partagent entre le chiisme et l'alévisme, les yarsanistes, les yézidis, les zoroastristes, et même quelques minorités juifs et chrétiennes.

[9] Cigerli S. « Les kurdes et leur histoire », Editions L'Harmattan, 1999, p.20

[10] Nezan Kendal. Les Kurdes, un peuple en détresse. In: Hommes et Migrations, n°1116, novembre 1988. pp. 29-35.

[11] Pierre Rehov, Bataille d'Afrin : «Silence, on ne massacre que des Kurdes...», 13 mars 2018, Le Figaro.

[12] Nikitine B. Problème kurde. In: Politique étrangère, n°3 - 1946 - 11ᵉannée. pp. 251-262;

[13] David Baran. L'adversaire irakien. In: Politique étrangère, n°1 - 2003 - 68ᵉannée. pp. 59-75;

doi : https://doi.org/10.3406/polit.2003.1181

[14] Human Rights Watch : GENOCIDE IN IRAQ - The Anfal Campaign Against the Kurds, A Middle East Watch Report, July 1993

[15] « La justice irakienne rend son verdict sur le massacre des Kurdes en 1988 », dans Le Monde du 24 juin 2007,

[16] UNAMI/OHCHR, A Call for Accountability and Protection: Yazidi Survivors of Atrocities Committed by ISIL, 15 août 2016.

[17] Nadia Murad, ”Pour que je sois la dernière”, Poche, 2019, p.13-14.

[18] Fourest Caroline, « Le génocide du peuple yézidi » Marianne, 29 Juillet 2017.

[19] Fourest Caroline, « Le génocide du peuple yézidi » Marianne, 29 Juillet 2017.

[20] Recueil de témoignages du génocide des Yézidis, Fondation pour la mémoire de la Shoah, http://www.fondationshoah.org/memoire/recueil-de-temoignages-du-genocide-des-yezidis.

[21] ”Daech a laissé derrière lui plus de 200 charniers dans le nord et l’ouest de l'Iraq, selon l’ONU”, ONU infos.

[22] Ibidem.

[23] « La Turquie tire sur des combattants kurdes dans le Nord de la Syrie", AFP, 25 août 2016.

[24] lefigaro.fr, « Syrie : « La Turquie a tous les droits d'intervenir » »

[25] « Renforts déployés à Manbij, dans le Nord de la Syrie » [archive], Reuters, 29 août 2016.

[26] « Syrie : la coalition ne soutient pas les forces turques à al-Bab (militaire américain) », AFP, 16 novembre 2016.

[27] « Turkey ends the Federal in Syria after 6 months of entering the Syrian lands and leaving 3700 casualties between civilians », OSDH, 24 février 2017.

[28] Syrie : des combattants pro-régime entrent dans l'enclave kurde d'Afrin, France 24 avec AFP, 20 février 2018.

[29] Marie Jégo, En Syrie, après la chute d’Afrin jusqu’où ira l’armée turque ? [archive], Le Monde, 19 mars 2018.

[30] Ankara coupable de "nettoyage ethnique" à Afrine (représentant du Kurdistan syrien en France), AFP, 19 mars 2018.

[31] Syrie: livraison d'aide pour les déplacés d'Afrine, Le Figaro avec AFP, 20 mars 2018.

[32] Syrie: 167.000 déplacés par les hostilités dans la région d'Afrine indique l'ONU [archive], AFP, 23 mars 2018.

[33] Turkish forces work on going deep in Afrin city and their warplanes and artillery re-target the city amid increased fears for the lives of civilians [archive], OSDH, 17 mars 2018.

[34] Marie Jégo, En Syrie, Erdogan lance son assaut contre les Kurdes, , Le Monde, 10 octobre 2019.

[35] Preuves accablantes de crimes de guerre et d'autres violations commises par les forces turques et des groupes armés qui leur sont affiliés [archive], Amnesty International, 19 octobre 2019.

[36] Cautious calm prevails the east of Euphrates in anticipation for the implementation of the Russian – Turkish agreement after meeting between Putin and Erdogan [archive], OSDH, 22 octbre 2019.

[37] Allan Kaval, « C’est la fin des Kurdes de Syrie » : peur et désespoir des réfugiés chassés par la Turquie [archive], Le Monde, 23 octobre 2019.

[38] Syrie : l'offensive turque "risque de provoquer une résurgence" du groupe EI, avertit Berlin [archive], AFP, 9 octobre 2019

[39] Syrie: la Turquie «ne stoppera pas» son opération, malgré les «menaces» [archive], Le Figaro avec AFP, 11 octobre 2019.

[40] https://journals.openedition.org/rge/519

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