[Liban] Incendie social au pays du cèdre

Depuis le jeudi 17 octobre les libanais manifestent contre leur gouvernement qu’ils accusent d’affairisme et de corruption. Si la contestation ne cesse de prendre de l’ampleur, les revendications se diversifient également au fil des jours. Ce lundi 21 octobre, le premier ministre, Saad Hariri, a dévoilé un plan de réformes dans l’espoir d’apaiser les tensions avec sa population. En vain ?


Une mesure controversée mais aussitôt supprimée


Le mouvement social a démarré de manière spontanée le 17 octobre après l’annonce faite par le gouvernement, d’une taxe sur les appels effectués via certaines applications et notamment WhatsApp[1], plateforme très prisée par les Libanais. Le but de cette mesure était de renflouer les caisses de l’État. Des dizaines de milliers de manifestants ont alors exprimé leur colère à travers tout le Liban. Les quelques centimes de taxes par appel n’étaient qu’un prétexte : un ras-le-bol général à l’encontre des élites politiques touchait le pays. L’intensité des manifestations n’était pourtant pas proportionnelle à la profondeur des revendications. Certes, des pneus ont été incendiés et des routes bloquées mais aucun heurt avec les forces de sécurité n’a pas pu être constaté[2].

Les nouveaux impôts promis par le gouvernement ont laissé éclater la colère des Libanais accusant leurs leaders d’être incapables de sortir le pays de la crise dans laquelle il s’enfonce depuis trop longtemps : une forte inflation et la hausse du coût de la vie sont notamment à déplorer[3]. Mais, fait inédit de ces manifestations, tous sont concernés. Et le sens du terme « tous » est double : les politiques de tout bord sont jetés sur le banc des accusés, tandis que tous les Libanais, indépendamment de leur confession religieuse[4] et de leur classe sociale, ont décidé de prendre part à ce mouvement social et demandent à l’unisson la démission du gouvernement du sunnite Saad Hariri, du président chrétien Michel Aoun ou du président chiite du Parlement Nabih Berri[5].


Le résultat de ces manifestations est sans appel : la mesure controversée a été aussitôt annulée sous la pression de la rue. Mais ce retour en arrière n’a pas suffi à calmer les ardeurs et le slogan « tous veut dire tous » a commencé à raisonner dans les rues de Tripoli ou de Beyrouth[6]. En outre, si cette devise est devenue fédératrice, d’autres symboles ont émergé de ces manifestations. Une vidéo, largement diffusée et montrant une Libanaise asséner un coup de pied dans l’entrejambe d’un garde ministériel armé d’un fusil automatique, a été reprise de maintes fois. Cette femme, dont l’identité reste encore inconnue, est devenue la figure de ces manifestions anti-corruption[7].

Également, si ce mouvement social est inouï dans sa non-violence, les Libanais sont même allés au-delà. En effet, les rassemblements de population sont souvent familiaux et synonymes de fête comme en témoignent les nombreuses vidéos circulant sur les réseaux sociaux[8].


Mais si le ton reste léger dans les rangs des manifestations, la contestation ne cesse de croitre, tant les enjeux dépassent largement la tentative avortée de créer des nouveaux impôts. Désormais, c’est l’avenir de tout un pays qui est en jeu. Et ça, les Libanais l’ont très bien compris car WhatsApp n’était qu’un prétexte. Depuis plusieurs mois maintenant, l’inquiétude monte : le système financier menace d’imploser[9].


Une crise économique, politique et institutionnelle qui s’intensifie


La population de Liban dépasse à peine les 6 millions d’habitants, alors, lorsque plusieurs centaines de milliers de personnes manifestent dans les rues, la proportion est exceptionnelle. Ceci s’explique par le fait que les Libanais sont conscients du danger qui plane au-dessus de leur pays : l’effondrement de leur économie. Le sonnette d’alarme a été tirée par de nombreux économistes, investisseurs et agences de notation. D’après leurs avertissements, et en raison de l’endettement et de la corruption, cet effondrement n’a jamais été aussi proche que depuis la fin de la guerre en 1990[10] (guerre civile entre 1975 et 1990 tuant plus d’une centaine de milliers de personnes).

Pour cette raison, le Liban s’était préparé à de nouvelles manifestations ce lundi 21 octobre contre la classe politique alors que le premier ministre avait promis de se prononcer sur un plan de réformes. En amont de ce discours très attendu, les manifestants ont coupé de nombreuses routes à travers le pays afin d’empêcher les employés d’aller sur leurs lieux de travail, paralysant à nouveau le pays : banques, universités et écoles sont restées fermées ce lundi[11].


Ces mesures promises par le gouvernement sont le fruit d’un ultimatum lancé par le premier ministre à son gouvernement qui est une coalition entre plusieurs divisions politiques. Cette cohabitation a retardé voire bloqué l’adoption de ces réformes ainsi que le budget de 2020. Mais puisque l’ensemble de la classe politique est dans le collimateur des manifestants, les responsables ont répondu présents et le plan de réformes a été approuvé ce dimanche soir par les principaux partis libanais selon l’Agence France-Presse.


Saad Hariri a ainsi pu en présenter les lignes majeures à l’issue d’une réunion extraordinaire, ce lundi 21 octobre. Retransmises en direct par haut-parleurs sur les lieux des rassemblements géants du centre-ville de Beyrouth, les annonces de M. Hariri n’ont cependant pas convaincu[12]. Alors que les infrastructures du pays sont en déliquescence totale, la promesse d’une baisse de 50 % des salaires du président et des ex-présidents, des ministres et des députés ne sera pas suffisante. Si la création d’une Autorité nationale de lutte contre la corruption a également été proposée, cela ne suffira pas à mettre fin à la crise économique et sociale qui touche le Liban où la dette culmine à plus de 86 milliards de dollars, soit 150% du PIB[13].


Si le projet de réformes annoncé est ambitieux, il n'apaisera probablement pas les tensions et le rapport de force risque de s’intensifier dans les jours à venir. Jugées trop symboliques, ces mesures ne feront pas oublier aux Libanais la misère dans laquelle ils vivent depuis plusieurs décennies. La jeunesse libanaise ne voit pas d’autres alternatives que d’être contrainte de s’accoutumer aux coupures d’eau et d’électricité ou à l’absence d’aide médicale pour les plus démunis[14]. Un automne libanais peut-être ? 


Pierre MUSY


[1]"La contestation gagne de l’ampleur au Liban, contre les dirigeants accusés d’affairisme et de corruption", lemonde.fr, 20 octobre 2019,[https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/20/la-contestation-gagne-de-l-ampleur-au-liban-pour-la-quatrieme-journee-de-manifestations_6016248_3210.html, consulté le 21 octobre 2019].

[2]"Au Liban, Saad Hariri donne trois jours au gouvernement pour soutenir ses réformes", France24, 18 octobre 2019, [https://www.france24.com/fr/20191018-liban-saad-hariri-donne-trois-jours-gouvernement-soutenir-reformes, consulté le 21 octobre 2019].

[3]KHODER (P.), "Qui sont les milliers de personnes qui manifestent à Beyrouth ?", Courrier international, 20 octobre 2019, [https://www.courrierinternational.com/article/liban-qui-sont-les-milliers-de-personnes-qui-manifestent-beyrouth, consulté le 21 octobre 2019].

[4]Au Liban cohabitent de nombreuses communautés religieuses. Si la question confessionnelle a pu être la source de difficultés ces dernières décennies, les manifestations de cet automne 2019 sont cosmopolites. Les sunnites du Nord, les localités chiites du Sud ou les villes chrétiennes de l’Est, tous sont descendus dans la rue.

[5]"Au Liban, Saad Hariri donne trois jours au gouvernement pour soutenir ses réformes", France24, 18 octobre 2019, [https://www.france24.com/fr/20191018-liban-saad-hariri-donne-trois-jours-gouvernement-soutenir-reformes, consulté le 21 octobre 2019].

[6]"La contestation gagne de l’ampleur au Liban, contre les dirigeants accusés d’affairisme et de corruption", lemonde.fr, 20 octobre 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/20/la-contestation-gagne-de-l-ampleur-au-liban-pour-la-quatrieme-journee-de-manifestations_6016248_3210.html, consulté le 21 octobre 2019].

[7]"Vidéo. Liban : elle frappe un garde armé, une femme devient le symbole de la contestation", SudOuest.fr, 21 octobre 2019, [https://www.sudouest.fr/2019/10/21/video-en-donnant-un-coup-de-pied-a-un-garde-arme-une-femme-devient-le-symbole-de-la-contestation-au-liban-6727748-4803.php, consulté le 21 octobre 2019].

[8][https://twitter.com/MalasLynn/status/1185608865569824770?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1185608865569824770&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr%2Finternational%2Farticle%2F2019%2F10%2F20%2Fla-contestation-gagne-de-l-ampleur-au-liban-pour-la-quatrieme-journee-de-manifestations_6016248_3210.html, consulté le 21 octobre 2019].

[9]STEPHAN (L.), "Au Liban, la jeune génération manifeste pour crier sa détresse", lemonde.fr, 19 octobre 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/19/au-liban-la-jeune-generation-crie-sa-detresse-dans-la-rue_6016160_3210.html, consulté le 21 octobre 2019].

[10]"Au Liban, Saad Hariri donne trois jours au gouvernement pour soutenir ses réformes", France24, 18 octobre 2019, [https://www.france24.com/fr/20191018-liban-saad-hariri-donne-trois-jours-gouvernement-soutenir-reformes, consulté le 21 octobre 2019].

[11]"Liban: cinquième jour de manifestations, plan de réformes attendu", Nouvel Obs, 21 octobre 2019, [https://www.nouvelobs.com/topnews/20191021.AFP7031/liban-cinquieme-jour-de-manifestations-plan-de-reformes-attendu.html, consulté le 21 octobre 2019].

[12]"Le gouvernement libanais, sous la pression de la rue, adopte une série de réformes et le budget 2020", lemonde.fr, 21 octobre 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/21/liban-le-gouvernement-sous-pression-adopte-une-serie-de-reformes-et-le-budget-2020_6016342_3210.html, consulté le 21 octobre 2019].

[13]"Contestation au Liban : Saad Hariri accepte d'appliquer une série de réformes", France24, 20 octobre 2019, [https://www.france24.com/fr/20191020-liban-contestation-saad-hariri-reformes-economiques-taxes-beyrouth, consulté le 21 octobre 2019].

[14]STEPHAN (L.), "Au Liban, la jeune génération manifeste pour crier sa détresse", lemonde.fr, 19 octobre 2019, [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/19/au-liban-la-jeune-generation-crie-sa-detresse-dans-la-rue_6016160_3210.html, consulté le 21 octobre 2019].

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