[PORTO RICO] De l’ouragan Maria à la tempête politique : une île plongée dans la crise

Mis à jour : 7 août 2019

D’après El Nuevo Día, quotidien le plus lu de Porto Rico, l’île a connu ce lundi 22 juillet la « manifestation la plus importante de son histoire »[1]. Plus de 500 000 personnes sont descendues dans la rue pour demander la démission du gouverneur Ricardo Rosselló. Cet élan démocratique survient quelques jours après le début d’une crise politique majeure plaçant le gouverneur au cœur de la tempête.



Porto Rico est un territoire des États-Unis dont le statut est hybride. Considéré comme un territoire non incorporé, il n’est ni un État indépendant ni un État fédéré. Bien que le président des États-Unis soit le chef de l’exécutif de l’île, les portoricains ne participent pas à son élection et n’envoient ni députés ni sénateurs au Congrès. La démographie y est décroissante ; les habitants préférant fuir la misère. La pauvreté est omniprésente, Porto Rico croule sous les dettes qui atteignent 70 milliards de dollars, soit 100% du PIB de l’île.


Une île laissée à l’abandon depuis le passage de l’ouragan Maria


La situation s’est largement dégradée après le passage de l’ouragan Maria en septembre 2017. Le président Donald Trump s’était alors rendu sur place et avait lancé des rouleaux de papiers-toilette aux victimes à la manière d’un basketteur. Si le président des États-Unis s’imaginait enchainer les paniers, il a cependant enchainé les scandales. Un an après le passage de la tempête Maria, le bilan officiel passait de 64 à près de 3 000 morts[2]. Ces chiffres faisant douter le président, ce dernier a alors déclaré sur son compte twitter que les rapports ne pouvaient pas correspondre à la réalité puisqu’après son départ de l’île, et alors que la tempête avait déjà frappé, il y avait entre 6 et 18 morts[3].


Pendant ce temps, alors que l’ouragan avait détruit 80% des infrastructures, l’aide financière se fait toujours attendre. Tout d’abord parce que les étatsuniens les plus riches préfèrent y faire construire de luxueuses propriétés, encouragés par les privilèges fiscaux qu’offre l’île. De plus, Porto Rico est touché par une corruption profonde. Au total, la justice a ordonné l'arrestation de six responsables accusés d'avoir détourné quinze millions de dollars de fonds fédéraux destinés à la reconstruction après l'ouragan[4].


Des manifestations sans précédent dans l’histoire de l’île


Les manifestations qui ont lieu ces derniers jours à Porto Rico sont loin d’être une tempête dans un verre d’eau. Les revendications des habitants sont précises : la démission du gouverneur Ricardo Rosseló. Depuis le 13 juillet, ce dernier est empêtré dans un scandale mêlant propos discriminants et corruption. Les protestations ont explosé après la diffusion de 889 pages de discussion entre lui-même et onze de ses proches et membres de son administration. Ces messages ont révélé des propos insultants du gouverneur envers les victimes de l’ouragan mais également des hommes et des femmes politiques ainsi que des propos homophobes à l’encontre de Ricky Martin, chanteur iconique de l’île. Néanmoins, tout nuage n’enfantant pas d’une tempête, les vraies raisons de cette mobilisation massive sont diverses. Sont visés « la corruption, les mesures d’austérité et le traumatisme de l’ouragan Maria, qui a été mal géré »[5].


Puisque c’est dans la tempête qu’on reconnait les grands capitaines, le gouverneur avait annoncé ce dimanche 21 juillet que bien qu’il n’envisageait pas de démissionner, il ne briguerait pas un second mandat. Mais cette promesse n’a pas calmé les ardeurs des habitants de l’île, au contraire. Le lendemain, les manifestations ont pris une ampleur inédite. L’autoroute principale de la capitale a été bloquée par le cortège, le plus grand centre commercial de l’île a dû fermer et des navires de croisière ont renoncé à s’approcher des côtes[6].


Afin d’entrevoir le calme après la tempête, certains portoricains rêvent d’indépendance tandis que d’autres militent au contraire pour que Porto Rico devienne le 51e État des États-Unis, espérant ainsi que leur situation soit prise bien plus au sérieux[7].


Toutefois, ce mardi 23 juillet, le Ministère de la justice de l’île a indiqué avoir émis des mandats de perquisition concernant le gouverneur Ricardo Rosseló et les onze autres personnes impliquées dans le scandale[8]. Qui sème le vent récolte la tempête.


[EDIT 25 juillet 2019]


Avis de tempête. Dans la nuit du 24 au 25 juillet, le gouverneur de Porto Rico a annoncé qu'il mettait fin à son mandat à compter de la semaine prochaine. D'après la Constitution de Porto Rico, le ministre de l’intérieur doit lui succéder temporairement, mais ce dernier s’est aussi vu dans l’obligation de quitter ses fonctions mi-juillet, au tout début de ce scandale hors norme.

Néanmoins ces treize jours de manifestation auront eu raison du pouvoir en place. Les petites pluies sont longues, les tempêtes soudaines sont courtes. 


Pierre MUSY



[1]« Les Portoricains encore une fois dans la rue pour réclamer la démission de leur gouverneur », Courrier international, 23 juillet 2019, [https://www.courrierinternational.com/article/porto-rico-les-portoricains-encore-une-fois-dans-la-rue-pour-reclamer-la-demission-de-leur, consulté le 23 juillet 2019].

[2]« Ouragan Maria à Porto Rico : le bilan officiel passe de 64 à 2 975 morts », lemonde.fr, 29 août 2018, [https://www.lemonde.fr/international/article/2018/08/29/ouragan-a-porto-rico-le-bilan-officiel-passe-de-64-a-2-975-morts_5347458_3210.html, consulté le 24 juillet 2019].

[3] https://twitter.com/realDonaldTrump/status/1040217897703026689

[4] CANTIÉ (V.), "Homophobie, corruption : à Porto Rico, des rues noires de monde pour réclamer la démission du gouverneur", franceinter.fr, 23 juillet 2019, [https://www.franceinter.fr/monde/homophobie-corruption-a-porto-rico-des-rues-noires-de-monde-pour-reclamer-la-demission-du-gouverneur, consulté le 24 juillet 2019].

[5]« Manifestation géante à Porto Rico pour exiger le départ d’un gouverneur accusé de corruption », lemonde.fr, 22 juillet 2019. [https://www.lemonde.fr/international/article/2019/07/22/manifestation-geante-a-porto-rico-pour-demander-le-depart-du-gouverneur_5492281_3210.html, consulté le 23 juillet 2019].

[6]« Les Portoricains encore une fois dans la rue pour réclamer la démission de leur gouverneur », Courrier international, 23 juillet 2019, [https://www.courrierinternational.com/article/porto-rico-les-portoricains-encore-une-fois-dans-la-rue-pour-reclamer-la-demission-de-leur, consulté le 23 juillet 2019].

[7]DE GRAFFENRIED (V.), « Porto Rico, l'île (dés)enchantée », Le Temps, 30 juin 2019, [https://www.letemps.ch/opinions/porto-rico-lile-desenchantee, consulté le 23 juillet 2019].

[8] https://twitter.com/afpfr/status/1153935849437851648


POUR CITER : MUSY P., "[PORTO RICO] De l’ouragan Maria à la tempête politique : une île plongée dans la crise", Hestia - Promouvoir les droits humains, Focus, Lyon, 24 juillet 2019 (en ligne : https://www.hestiapdh.com/post/porto-rico-de-l-ouragan-maria-à-la-tempête-politique-une-île-plongée-dans-la-crise).




0 vue

SUIVEZ-NOUS

Hestia - Promouvoir les droits humains
France