Retour sur les origines et enjeux de la crise au Venezuela

Mis à jour : 7 août 2019

Depuis le 23 janvier dernier, le Venezuela est divisé politiquement, entre d'une part ceux qui soutiennent le président « démocratiquement » élu Nicolás Maduro et, d'autre part ceux qui soutiennent l’opposition, représentée par Juan Guaidó, président de l’Assemblée Nationale, qui s’est auto-proclamé président par intérim. Le Venezuela vit une crise politique ambiguë et sans précédent qui vient diviser la communauté internationale. Pour comprendre les enjeux de cette crise, il convient de revenir à ses origines.


Aux origines de la crise : une crise économique marquée par une dépendance au pétrole


Selon l’organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP), le Venezuela dispose de la réserve de pétrole la plus élevée au monde. Cette position favorable explique que l’économie du pays repose majoritairement sur le pétrole. Cette dépendance va entrainer la chute de l’économie du pays, après que le prix du baril ait baissé de 50%[1] en 2014. Ceci va venir constituer les prémices de la crise politique actuelle. En effet, la chute du prix du baril va entraîner une augmentation de l’inflation de 800%[2] qui va se traduire par une pénurie de denrées de base dans les supermarchés telles que le lait, la viande ou l’huile. De plus, il faut noter un manque de médicaments dans les hôpitaux qui va entraîner la mort précipitée de nombreux patients.


Cette crise économique va ouvrir la voie aux manifestations et protestations de la part de la population, soutenue par l’opposition, représentée par de Juan Guaidó. Nicolás Maduro, chef d’Etat au pouvoir depuis 2013, ne proposera pas de solutions concrètes afin de remédier à cette crise, ce qui va accentuer les critiques à son encontre. Cette crise va être le point de départ de nombreuses contestations à l’intérieur du pays, qui vont trouver écho à l’international par la suite. Les revendications vont d’abord porter sur l’alimentaire, demandant plus de denrées puis s’élargir au domaine politique, contestant la légitimité du président au pouvoir.


Critique de la légitimité du pouvoir en place qui amène à une fragmentation politique


Nicolás Maduro a succédé à Hugo Chávez à la mort de ce dernier en 2013, en tant que président par intérim, c’est à dire jusqu’à l’organisation de nouvelles élections présidentielles. Cette « prise de pouvoir » amène à des premières contestations. Selon la constitution vénézuélienne[3], en cas de mort du chef d’Etat en exercice, c’est le président de l’Assemblée Nationale qui assure cette fonction par intérim. En l’espèce il aurait donc dû s’agir de Diodado Cabello.

Les élections présidentielles auront lieu la même année et Maduro sera élu avec 50.7%[4] des voix. En mai 2018 à la suite de nouvelles élections, il est réélu avec 68%[5] des voix, et a prêté serment pour ce mandat en janvier 2018.


Enrique Castro-Mendivil / Reuters / AFP / Nicolás Maduro après sa victoire de 2013 aux élections présidentielles face à Henrique Capriles / Source : https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/04/19/nicolas-maduro-nouveau-president-du-venezuela_3163284_3222.html

Cependant l’élection de Maduro va faire l’objet de nombreuses contestations, autant de la part de l’opposition et de la population vénézuélienne que de la communauté internationale, qui dénoncent des élections truquées et une dérive de la politique de Maduro vers un régime dictatorial.


En effet, si les élections de 2013 et 2018 présentent des allures démocratiques, en réalité il n’en n’est rien. Maduro a remporté celles de 2013 de justesse face à Henrique Capriles. Mais, ce dernier a dénoncé des fraudes électorales qui auraient concerné plus de 1.4 millions de voix. Il dénonce notamment le fait que des morts aient pu voter et qu'un peu plus de 530 000 machines à voter aient été truquées[6].


C’est dans ce contexte de crise économique et de contestation du pouvoir en place que vont apparaître les premières manifestations. Dès l’élection de Maduro en 2013, les premières contestations apparaissent pour demander le départ du président, considéré comme illégitime par une partie de la population. Ces contestations seront soutenues par l’opposition, au motif que son accès au pouvoir n’est pas démocratique car il aurait bénéficié d’avantages institutionnels, économiques, de fraude électorale et d'une sur-médiatisation de la part de certains médias de l’Etat allant en sa faveur. L’opposition alors, à travers le visage de Juan Guaidó, va inciter la population à s’ériger contre le gouvernement de Maduro pour en demander le départ.


Un nouveau tournant est franchit en décembre 2015 lorsque que le parti de Juan Guaidó, « Mesa de la Unidad Democrática » (Table de l’unité démocratique) remporte les élections législatives, et donc, la majorité au Parlement. C’est la première fois depuis 17 ans que l’opposition anti-chaviste obtient une telle majorité. Très rapidement, l’opposition va rassembler des signatures pour la tenue d’un référendum afin de révoquer Maduro. En mai 2016, 1.8 millions de signatures sont recueillies, ce qui est 9 fois plus que ce qui est exigé par la loi vénézuélienne pour organiser un référendum révocatoire et de nouvelles élections présidentielles[7]. Ainsi en théorie, un référendum aurait du être organisé la même année par le Conseil National Electoral (CNE), mais ce dernier, rangé du côté de Maduro va tout faire pour ralentir la tenue d’un référendum. Au même moment, de nombreux leader anti-chavistes vont être arrêtés.


Yuri Cortez / AFP / Manifestation de l’opposition au régime de Nicolás  Maduro en avril 2019 / source : https://www.liberation.fr/planete/2019/04/29/le-venezuela-a-l-heure-de-la-plus-grande-manifestation-de-son-histoire_1723974

Les manifestations vont continuer dans les rues et, en septembre 2016 entre 950,000 et 1 millions de vénézuéliens se sont réunis à Caracas, la capitale pour manifester[8]. C’est la manifestation la plus importante depuis une décennie et les revendications s’inscrivent dans le contexte de crise actuel: mécontentement populaire à l’égard de la politique de Maduro, inflation qui ne cesse d’augmenter, pénurie de médicaments et des denrées alimentaires de base. Des sondages révèlent que 8 vénézuéliens sur 10 désirent changer de gouvernement. Les manifestations vont se poursuivre et s’étendre à tous le pays et pendant ce temps là, le CNE retarde du mieux qu’il peut la tenue d’un référendum qui déboucherait sur de nouvelles élections présidentielles. Les manifestations vont être fortement réprimées par le gouvernement qui va notamment envoyer la milice bolivarienne pour les réprimer. En quelques mois, les manifestations ont fait environ 125 morts, dont une majeure partie est due aux autorités gouvernementales. En mai 2018, ce sont plus de 5000[9] manifestations recensées, qui réclament des droits basiques comme l’eau, la nourriture ou encore un salaire décent. Elles seront toutes réprimées. L’ONU dénonce un « usage excessif de la force »[10] et de nombreux diplomates dont le secrétaire d'État américain vont venir dénoncer les pratiques du gouvernement qui de par leur répression, n’autorise pas le peuple et l'opposition à faire entendre leur voix, pourtant indispensable dans un Etat démocratique.


Des élections présidentielles vont toute de même être organisées au cours de l’année 2018, qui reprennent les mêmes caractéristiques que celles de 2013 : une allure démocratique, mais il n’en n’est rien.


Elections de 2018


Maduro à la tête du « Partido Socialista Unido » du Venezuela (Parti socialiste unifié du Venezuela) va être réélu avec 68% des voix . Mais les principaux membres de l’opposition n’auront pas eu la possibilité de se présenter aux élections comme Henrique Capriles qui a été inhabilité pour une durée de 15 ans, ou encore Leopoldo López issu du parti « Voluntad Popular » (Volonté populaire) qui a été assigné à résidence[11]. Certains opposants vont même qualifier le jour de l’élection de « farce » notamment dû à la propagande flagrante du parti de Maduro, qui poste des photos sur Twitter montrant des files d’attentes devant les bureaux de vote, alors qu’en réalité ils étaient vides : le taux d’abstention a atteint des sommets records, selon le site d’information Efecto Cocuyo, s'élevant à 70%[12].


Malgré les critiques sur l’aspect légal de ces élections, Maduro est élu à la tête du pouvoir et va ainsi devoir asseoir sa légitimité, ce qui, compte tenu du déroulement des élections, ne sera pas chose aisée, voire impossible. C’est justement ce qu’a déclaré Paula Vásquez Lezama, chercheuse au CNRS, sociologue et ethnologue : « Le gouvernement a perdu toute capacité à se présenter comme démocratique, étant donné le déroulement de cette dernière élection, et il ne peut pas se débarrasser de ce stigmate »[13]. Le résultat des élections ne sera pas reconnu par une grande partie de la communauté internationale au même titre que par l’opposition. L'Assemblée Nationale vénézuélienne, figure de l’opposition, considère que le pays ne dispose pas d’un président « légalement » élu.


Ainsi à l’origine le Venezuela est touché par une crise économique qui s’explique par le fait que son économie repose majoritairement sur le pétrole, à laquelle vient se juxtaposer une crise de légitimité du pouvoir politique en place. La juxtaposition de ces crises a eu des conséquences non négligeables, qui dépassent les seules frontières du Venezuela et viennent internationaliser cette crise.


Une crise qui s’internationalise et se politise


La crise économique qui a touché le pays ne permettait plus aux habitants de vivre de manière décente et d’avoir accès à des produits alimentaires de base et les manifestations qui ont fortement été réprimées et causant des morts ont pour conséquence que la population est dans l’obligation de migrer dans des pays voisins qui offrent une meilleure stabilité et de meilleures perspectives. Depuis le début de la crise, le Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations Unies estime que c’est un peu plus de 3.4 millions de vénézuéliens qui ont quitté leur pays d’origine pour trouver refuge dans des pays voisins[14]. Cette exode migratoire de masse justifie que la crise au Venezuela se soit politisée et internationalisée, puisque maintenant les pays limitrophes ou proches subissent les conséquences de cette dernière.


Un autre exemple de la politisation et internationalisation de la crise est l’intervention des Etats-Unis. Dès 2014, les Etats-Unis, traditionnellement opposé au modèle chaviste se sont saisis de la crise et vont user de sanctions économiques pour affecter Maduro et provoquer son départ du pouvoir. En effet, les Etats-Unis vont miser sur la situation économique catastrophique du pays pour faire pression sur Maduro et notamment en imposant de lourdes sanctions économiques aux entreprises pétrolière du Venezuela. Ainsi en 2014 a été adoptée sous l'administration d'Obama, la loi sur la défense des droits de l’Homme et de la société civile au Venezuela. Cette dernière vient sanctionner économiquement, fonctionnaires et entreprises vénézueliennes. Il convient de noter qu’il s’agit à ce jour des mesures de rétorsion les plus rigoureuses et drastiques des Etats-Unis à l’égard d’un Etat tiers et ces sanctions vont être critiquées par certaines organisations telles que la Commission des droits de l’Homme des Nations Unies qui ne voit dans ces mesures qu’une aggravation des conditions de vie de la population vénézuélienne, qui est la première à subir ces sanctions.


La crise vénézuélienne se politise également à travers les aides humanitaires orchestrées par certains pays ou par le biais des Nations Unies. En effet, en 2018 c’est plus de 10 millions de dollars d’aide humanitaire qu’a reçu le Venezuela. Si Maduro accepte cette aide, c’est qu’elle est orchestrée soit par le biais des Nations Unies, soit parce qu’elle provient de ses pays alliés comme la Russie. En effet, Maduro va refuser l’entrée d’autres convois humanitaires à la frontière colombienne car il voyait dans ces convois « un cheval de Troie des Etats-Unis pour intervenir militairement dans le pays »[15] et traduit bien d’une politisation de la crise vénézuélienne.


Conséquence: Juan Guaidó s’auto-proclame président par intérim


Figure de l’opposition au Venezuela, Juan Guaidó le 23 janvier 2019 soit quelques jours après le serment de Maduro du 10 janvier, s’auto-proclame « président par intérim ».


«Je jure d'assumer formellement les compétences de l'exécutif national comme président en exercice du Venezuela pour parvenir (...) à un gouvernement de transition et obtenir des élections libres »[16].


Reuters AFP / Juan Guaidó lors de son discours à Caracas le 23 janvier 2019 / Source : https://www.lejdd.fr/International/Ameriques/venezuela-le-leader-de-lopposition-sautoproclame-president-donald-trump-le-reconnait-3844424

Le message est clair: il assure la présidence du pouvoir par intérim jusqu’à la tenue de nouvelles élections libres et démocratiques, sous-entendu que celles qui ont amené Maduro au pouvoir, ne l’étaient pas. Pour se faire, Guaidó invoque l’article 233 de la Constitution vénézuélienne qui prévoit l’exercice de la présidence par intérim en cas de « défaut absolu » de la part du président en exercice. Le président est alors en « défaut absolu » s’il est destitué, démissionne, incapable mentalement ou physiquement ou alors mort. Mais pour Juan Guaidó, les membres de l’opposition et de nombreux commentateurs le « défaut absolu » de Maduro réside dans l’origine même de sa présence au Palais de Miraflores, résidence des présidents de la République, par le fait qu’il y ait accédé de manière non-démocratique, en usant de fraudes, et donc de surcroît, illégitimement à la tête du pays.


Cette auto-proclamation de Guaidó va alors diviser le pays ainsi que la communauté internationale, entre tout d'abord, ceux qui vont le reconnaitre comme président par intérim, ensuite, ceux qui vont qualifier cet acte de coup d’Etat et apporter leur soutien à Maduro et, enfin ceux qui ne se prononcent pas.


Une position de la communauté internationale divergente, marquée par des intérêts géopolitiques et stratégiques


Au sein de la communauté internationale trois camps vont se former : ceux qui reconnaissent Guaidó comme président par intérim, ceux qui se refusent à le faire et ainsi apportent leur soutien à Maduro et ceux qui ne se prononcent pas ou appellent à un dialogue. Ces positions traduisent grandement d’enjeux en termes géopolitiques et stratégiques de la part des Etats de la communauté internationale.


Les Etats-Unis ont reconnu, quelques minutes après la déclaration de Guaidó, ce dernier comme président par intérim. Au sein du groupe de Lima[17], l’Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Panama, Paraguay, Pérou vont faire de même, tout comme l’Australie et l’Equateur ainsi qu’une majeure partie des pays membres de l’Union Européenne[18].


Cette reconnaissance est alors stratégique : les Etats-Unis ont reconnu très rapidement Guaidó, traduisant ainsi l’opposition traditionnelle du pays envers le modèle socialiste représenté par Maduro. La reconnaissance faite par le groupe de Lima ainsi que certains membres de l’UE traduit d'une certaine façon la défense de valeurs communes attachées à la démocratie et à l’état de droit en ne reconnaissant pas au pouvoir un président illégitime.


Parmi les Etats qui ne reconnaissent pas Guaidó et par conséquent, soutiennent Maduro on peut citer l’Afrique du Sud, la Bolivie, la Corée du Nord, la Chine, Cuba, l’Iran, le Nicaragua, le Suriname, la Turquie et la Russie. La raison du soutien de la Chine à Maduro s’explique notamment pour des raisons économiques puisque celle-ci détient une part importante de la dette du Venezuela, qui s’élève à près de 20 milliards de dollars dont elle obtient le remboursement en pétrole. La Russie quant à elle, a une collaboration étroite avec le Venezuela notamment en termes militaire et économique.


Enfin, concernant les Etats qui se refusent à prendre position et appellent surtout à un dialogue entre les deux concurrents au pouvoir, il s’agit de la plupart des Etats africains (exception faite de l’Afrique du Sud), de l’Uruguay, le Mexique et Guyana. Pour ces trois derniers, ce choix est également stratégique : ils ne veulent pas prendre position pour éviter d’accroitre l’instabilité régionale.


Quels sont les effets de la reconnaissance?


Le 26 janvier dernier, l’Allemagne, l’Espagne, la France, les Pays-Bas et le Portugal ont lancé un ultimatum à Maduro : il avait huit jours pour convoquer la tenue de nouvelles élections présidentielles, autrement ces derniers reconnaîtraient Guaidó comme président. Nicolas Maduro a refusé de céder à cet ultimatum, voulant éviter de faire preuve de « lâcheté face aux pressions »[19], conséquence : les Etats reconnaissent Guaidó comme président du Venezuela.


La reconnaissance en droit international peut être définie comme « l’acte par lequel un Etat, constatant de l’existence de certains faits (un Etat nouveau, un gouvernement, une situation… ) déclare ou admet implicitement qu’il les considère comme des éléments sur lesquels seront établis ses rapports juridiques »[20]. Ainsi, en d’autres termes, la reconnaissance d’un Etat par un autre Etat, est un acte juridique unilatéral qui n'engagera que l’Etat qui procède à la reconnaissance, tirant ainsi les conséquences juridiques qui en découlent.


En l’espèce, le fait de reconnaitre Guaidó comme le président du Venezuela, implique de la part des Etats qui l’ont reconnus de tirer les conséquences juridiques d’une telle situation, reconnaissant ainsi que ce dernier est légitime pour gérer la conduite des affaires intérieures et internationales du pays.


Néanmoins, l’acte de reconnaissance est subjectif dans le sens où il revient à chaque Etat, individuellement, de procéder à cette dernière ou non, faisant qu'elle n'engage que lui.


Bien que la portée juridique de la reconnaissance soit limitée, la portée politique et symbolique de celle-ci est plus importante, d’autant plus que les Etats ayant reconnu Guaidó comme le président, l’on reconnu en tant que « président en charge » et non pas « président par intérim » ce qui implique une nuance.


En effet, reconnaitre Guaidó comme président par intérim est plus nuancé et plus prudent dans le sens où cela traduit d’une reconnaissance temporaire, provisoire jusqu’à la tenue de nouvelles élections. Cela ne limite pas le caractère légitime de la reconnaissance, mais celle-ci se retrouve limitée dans le temps. À contrario, reconnaitre Guaidó comme président en charge est beaucoup plus porteur politiquement puisque la reconnaissance aura davantage d’effet car elle n’est pas limitée dans le temps. Dès lors, reconnaitre Guaidó comme le président en charge, revient à le considérer légitime pour la conduite des affaires du pays autant en interne qu’à l’international.


Réaction de Maduro : Coup d’état, ingérence : qu’en est-il vraiment ?


Maduro et ses alliés n’ont pas hésité, après le serment de Juan Guaidó, à qualifier cet acte de « tentative de coup d’État ». Maduro se réfère notamment au fameux article 233 de la Constitution, invoqué par Guaidó pour justifier justement sa présidence par intérim au motif de « défaut absolu » du président. Pour Maduro, l’argument du « défaut absolu » n’est pas recevable en l’espèce pour justifier une présidence par intérim. En effet il n’est pas mort, n’a pas démissionné, n’a pas été destitué et n’est pas incapable mentalement ni physiquement. Il a d’ailleurs déclaré à cet égard devant la Cour suprême avec légèreté : « Et tout va bien dans ma caboche, merci mon Dieu ».


Les alliés de Maduro et lui même dénoncent alors une ingérence et une tentative de coup d’État, orchestrée par Washington. Qu’en est-il vraiment au regard du droit international?


Peut-on parler de « tentative de coup de d’État?»


Un coup d’état peut se définir comme « la prise de pouvoir dans un État, par une minorité, grâce à des moyens non constitutionnels, imposés, par surprise et en utilisant la force ». Les auteurs d’un coup d’état ont généralement un soutien partiel ou total de la part de l’armée.


Dès lors, en s’appuyant sur cette définition, il parait difficile de qualifier la situation au Venezuela de coup d’État, au moins dans l’immédiat. Et ce, tout simplement parce que, certes on peut parler d’une prise de pouvoir de la part de Juan Guaidó, mais cette prise de pouvoir n’a pas entrainé la disparition ou destitution du pouvoir déjà en place. Il y a donc deux pouvoirs qui coexistent, en concurrence[21]. Il y aurait eu un coup d’état si Maduro avait été destitué, de manière violente avec notamment un soutien de l’armée. Cependant, l’armée reste en grande majorité fidèle à Maduro.


De plus, les actes de reconnaissance dont a bénéficié Juan Guaidó ne suffisent pas à le reconnaître de manière universelle comme président du Venezuela, étant donné que l’acte de reconnaissance est subjectif, et n’engage que l’Etat émetteur.


Peut-on parler d’ingérence dans les affaires intérieures du pays?


L’ingérence dans les affaires intérieures du Venezuela a également été un argument avancé par les défenseurs du pouvoir chaviste qui dénoncent une ingérence par les actes de reconnaissance à l’égard de Guaidó. Ainsi, il y a une assimilation entre reconnaissance et ingérence[22].


Cependant, si l’on regarde la jurisprudence de la Cour Internationale de Justice (CIJ) et sa qualification de la notion « d’ingérence », on en est bien loin. Dans l’affaire Détroit de Corfou[23] l’ingérence a été définie juridiquement comme impliquant un recours à la force armée, un moyen de contrainte. C’est un élément central de la définition. La cour avait déclaré à cet égard :


« [l]e prétendu droit d'intervention ne peut être envisagé par elle que comme la manifestation d'une politique de force, poli- tique qui, dans le passé, a donné lieu aux abus les plus graves et qui ne saurait, quelles que soient les déficiences présentes de l'organisation internationale, trouver aucune place dans le droit international »[24] .

Dans une autre affaire, Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua de 1986[25], la Cour avait assimilé l’ingérence à un acte de contrainte avec comme objectif final, la volonté de se substituer au pouvoir en place et d’exercer les compétences souveraines étatiques. La cour dans cette affaire, a mis en avant la contrainte matérielle comme composante de l’ingérence dans les affaires intérieures.[26] Or, il n’y a eu aucune contrainte matérielle, aucun recours à la force armée, autant de la part de Juan Guaidó que de la part de ses alliés. Il n’y a pas eu d’emploi de la force, il n’y a pas eu de contrainte donc, il ne s’agit pas juridiquement d’une ingérence.

On peut se demander tout de même si, les successifs actes de reconnaissance en faveur de Guaidó n’ont pas constitué une « contrainte virtuelle » à l’égard du gouvernement de Maduro.

Mais une fois de plus, l’acte de reconnaissance est auto-normateur, dans le sens ou cet acte ne créé des effets juridiques que pour l’Etat qui procède à la reconnaissance. Elle n’engage que lui et non l’ensemble de la communauté internationale. Il semble alors difficile de qualifier d’ingérence la situation actuelle au Venezuela.


L’armée: allié clef de Maduro


L’armée sous Hugo Chávez a été rapidement politisée et, son successeur Maduro, va perpétuer cette politisation, rendant son renversement difficile. Sous Chávez, l’armée représentait 25%[27] de l’exécutif, avec Maduro cela s’intensifie: en 2017 les militaires représentent 43%[28] de l’exécutif et sur 32 ministres, 9 sont des militaires[29]. L’armée est un allié de poids pour Maduro et il ne cesse de récompenser les militaires pour leur loyauté, essayant ainsi de conserver leur soutien, nécessaire pour qu’il reste au pouvoir.


Si des ONG estiment que depuis 2015, ce sont un peu plus de 10 000[30] militaires qui ont demandé à démissionner, la majorité de l’armée reste toujours fidèle à Maduro.

Se joue alors une compétition entre Maduro et Guaidó pour s’attirer respectivement la sympathie de l’armée, qui semble, à l’heure actuelle, la seule arme possible pour faire basculer la crise vers un autre tournant. L’assemblée Nationale avait espéré obtenir le soutien de cette dernière en adoptant une loi d’amnistie pour les responsables militaires, si ces derniers collaborent au « rétablissement de l’ordre constitutionnel »[31] du Venezuela, faisait référence implicitement à la prise de pouvoir illégitime orchestrée par Maduro.


En avril dernier, Juan Guaidó lançait l’opération liberté et appelait à un soulèvement général contre Maduro et notamment à un soulèvement de l’armée. Guaidó espérait ainsi intensifier les pressions sur le gouvernement de Maduro pour faire tomber ce dernier. L’effet recherché de cette opération ne sera pas atteint : la majorité de l’armée dont notamment des hauts dirigeants militaires continuent de soutenir Maduro. Le groupe de Lima s’est également saisi de la question en mai à la suite de l’opération liberté, en appelant l’armée à se ranger du coté de Guaidó. Le groupe espère un ralliement de l’armée qui ferait basculer le régime mais de manière pacifique, sans usage de la force.


Ainsi, l’armée constitue un outil clef pour un changement de situation au Venezuela et, cela se traduit par un bras de fer militaire entre les deux concurrents au pouvoir. Néanmoins elle soutient en majorité Maduro à l’heure actuelle, ce qui explique que l’opposition peine à faire tomber ce dernier.


Le Venezuela traverse une crise politique, ancrée dans une crise économique sans précédent et ambiguë qui divise aussi bien le pays que la communauté internationale. Si les alliés de Maduro n’ont pas hésité à qualifier la « prise de pouvoir » de Guaido de coup d’état, et le soutien d’autres pays à ce dernier d’ingérence, il semblerait que la difficulté de qualifier juridiquement la situation actuelle, traduise de la complexité de la crise. L’avenir du Venezuela est encore à l’heure actuelle bien incertain. Un nouveau tournant a été franchi entre les deux opposants au pouvoir qui ont accepté d’ouvrir le dialogue. En effet depuis le 13 mai dernier, une médiation a été ouverte à Oslo en Norvège pour tenter d’obtenir une solution pacifique à cette crise qui perdure. Si plusieurs sources ont déclaré que des négociations des paix étaient en cours, Guaido quant à lui a déclaré qu’aucune négociation n’était envisagée pour le moment. L’issue de cette médiation reste encore incertaine, notamment par le fait que les deux opposants campent sur leurs positions ; en effet Guaido avait déclaré que cette médiation devait avoir comme objectif la fin de l’usurpation de Nicolas Maduro qui déboucherait sur la mise en place d’un gouvernement de transition pour ouvrir la voix à de nouvelles élections présidentielles, libres.


Fanny Sauvage

[1] Léna Stephan et Alexandre Negrus, « Analyse politique et juridique de la crise au Venezuela », Ambassadeurs de la Jeunesse, 4 mars 2019.


[2] Idem


[3] Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela, 30 décembre 1999, Art. 233


[4] Le Monde, « Venezuela : l’investiture mouvementée de Nicolas Maduro », 19 avril 2013. https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/04/19/nicolas-maduro-nouveau-president-du-venezuela_3163284_3222.html


[5] Libération, « Venezuela : Maduro réélu jusqu’en 2025, ses opposants rejettent les résultats », 21 mai 2018, https://www.liberation.fr/planete/2018/05/21/venezuela-maduro-reelu-jusqu-en-2025-ses-opposants-rejettent-les-resultats_1651554


[6] Le point, « Venezuela : Nicolas Maduro est-il illégitime? »,10 janvier 2019. https://www.lepoint.fr/monde/venezuela-nicolas-maduro-est-il-illegitime-10-01-2019-2284790_24.php


[7] Le figaro « Venezuela : un pas de plus vers un référendum pour destituer le président Maduro », 2 août 2016, http://www.lefigaro.fr/international/2016/08/02/01003-20160802ARTFIG00048-venezuela-un-pas-de-plus-vers-un-referendum-pour-destituer-le-president-maduro.php


[8] France 24, « Manifestations monstre de l’opposition anti-Maduro dans les rues de Caracas », 1 septembre 2016, https://www.france24.com/fr/20160901-venezuela-manifestation-opposition-anti-maduro-caracas-chavez-referendum


[9] Idem


[10] Le Monde, « Venezuela: l’ONU dénonce l’usage excessif de la force », 8 août 2017, https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/08/08/venezuela-l-onu-denonce-l-usage-excessif-de-la-force_5170006_3222.html


[11] Le point, « Venezuela : Nicolás Maduro est-il légitime? », 10 janvier 2019

https://www.lepoint.fr/monde/venezuela-nicolas-maduro-est-il-illegitime-10-01-2019-2284790_24.php


[12] Idem


[13] Idem


[14] Léna Stephan et Alexandre Negrus, « Analyse politique et juridique de la crise au Venezuela », Ambassadeurs de la Jeunesse, 4 mars 2019.


[15] France culture, « Venezuela : l’aide humanitaire, un cheval de Troie contre Caracas? », 22 août 2019, https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/venezuela-6


[16] Rfi, « Venezuela : Juan Guaido, autoproclamé président par intérim », 23 janvier 2019. http://www.rfi.fr/ameriques/20190123-venezuela-trump-reconnait-le-president-parlement-comme-president-interim


[17] Organisme créé par la déclaration de Lima du 8 Août 2017 afin de parvenir à une solution pacifique concernant la crise au Venezuela. Il est composé de l’Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama, Paraguay, Pérou et on été rejoint par la suite par la Guyana et Sainte-Lucie.


[18] Allemagne, Autriche, Belgique, Bulgarie, Croatie, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, France, Hongrie ,Irlande, Lettonie, Lituanie, Luxembourg, Pologne, Portugal, République tchèque, Roumanie, Royaume-Uni, Slovaquie, Suède. Soit 22 au total.


[19] Le point, « Venezuela: Maduro rejette l’ultimatum européen », 4 février 2019. https://www.lepoint.fr/monde/venezuela-maduro-rejette-l-ultimatum-europeen-04-02-2019-2291105_24.php


[20] Jules Basdevant, Dictionnaire de terminologie du droit international, Volume 25, Sirey, 1959.


[21] Léna Stephan et Alexandre Negrus, « Analyse politique et juridique de la crise au Venezuela », Ambassadeurs de la Jeunesse, 4 mars 2019.


[22] Idem


[23] CIJ, Affaire du Détroit de Corfou, 9 avril 1949.


[24] Idem


[25] CIJ, Affaire des Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua, 27 juin 1986, CIJ, §205


[26] Idem


[27] Le point, « L’armée vénézuélienne, colonne vertébrale de Maduro » 24 janvier 2019, https://www.lepoint.fr/monde/l-armee-venezuelienne-colonne-vertebrale-de-maduro-24-01-2019-2288661_24.php


[28] Idem


[29] Idem


[30] Idem


[31] « Juan Guaidó: AN (Asamblea nacional) cumple decreto de amnistía para militares y civiles » Site web de l'assemblée Nationale de la République bolivarienne du Venezuela, 15 janvier 2019


POUR CITER : SAUVAGE F., "Retour sur les origines et enjeux de la crise au Venezuela", Hestia - Promouvoir les droits humains, Focus, Lyon, publié le 22 mai 2019 (en ligne : www.hestiapdh.com).




80 vues

SUIVEZ-NOUS

Hestia - Promouvoir les droits humains
France