SERIE - Les processus génocidaires depuis le XX° siècle et leur reconnaissance (CHAPITRE 1)

Mis à jour : 11 sept. 2019

Alors que de nombreux peuples ont été victimes de massacres, le terme de génocide n’a été établi et défini que très tard par le droit international. Ce terme n’a été établi qu’après la Seconde Guerre Mondiale suite à la Shoah et vient d’un néologisme, du grec genos, signifiant « genre » « naissance » et du latin caederer, « tuer » ; dès lors, il faut le comprendre comme le fait de tuer un peuple, une population, pour ce qu’ils sont de façon inhérente, c’est à dire, pour son origine, son ethnie, sa religion ou sa couleur de peau[1].



Le génocide, bien que défini très tard, a été au départ associé à un crime contre l’humanité par le Tribunal de Nuremberg en 1945[2]. Aujourd’hui il constitue une incrimination à part entière au sein des Tribunaux pénaux internationaux (Cour pénale internationale, Tribunal pénal international pour le Rwanda et pour l’ex-Yougoslavie, Tribunaux mixtes pour le Cambodge, le Liban ou la Sierra Leone…) mais aussi dans les législations internes.


Par ailleurs, dans l'esprit des génocidaires, l'extermination est fondée sur l'idée de différenciation entre leur propre population qu'ils considèrent comme « supérieure » ou « élue », et les autres qu'ils considèrent comme « inférieures ». Cette différenciation part de critères inhérents à une personne, son origine, sa couleur de peau, sa nationalité.

L'article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide[3] de 1948 a été le premier traité à valeur universelle à donner une définition précise du terme de génocide, affirmant que :


« (d)ans la présente Convention, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe. »

Cette définition a été reprise à l'article 69 du Statut de Rome[4] qui constitue le socle de la Cour pénale internationale.


Beaucoup de tribunaux ont été mis en place pour juger les génocides depuis la Seconde Guerre Mondiale. Le Tribunal de Nuremberg pour les crimes nazis, par exemple, le tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie ou pour le Rwanda, également. Mais les génocides sont également jugés par la Cour pénale internationale, créée en 1998, ayant pour vocation de juger les personnes privées (qui ne sont pas des États) de crime de guerre, crime contre l’humanité, agression et génocide. C’est ainsi que se déroule actuellement un procès relatif au génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge[5] incriminant l’ancien n°2 de Pol Pot, Nuon Chea et l’ancien chef d’Etat du « Kampuchéa démocratique », Khieu Samphan.

Aujourd’hui, seuls trois génocides sont officiellement reconnus par la communauté internationale : le génocide arménien orchestrée par l’armée turque en 1915 ; le génocide juif causé par le IIIe Reich lors de la Seconde Guerre Mondiale et le génocide tutsi perpétré par les Hutus au Rwanda en 1960. Revenons quelques peu sur les trois génocides reconnus officiellement comme tels.



CHAPITRE  1 : LES GENOCIDES RECONNUS


Le génocide arménien[6]

En 1914 la première Guerre Mondiale débute et l’Empire Ottoman entre en guerre aux côtés de l’Allemagne. Dès lors, les pressions françaises et anglaises envers le gouvernement n’ont plus aucun effet et le génocide commence[7]. Le plan d’extermination des arméniens repose sur l'utilisation de structures administratives pour la mise en oeuvre de la déportation, par la ratification de lois anti-arméniens, par le recours à des crieurs publics... Toutes les composantes de l'État sont mises à contribution pour que le processus génocidaire soit mené à bien[8]. Les arméniens militaires sont désarmés et rétrogradés dans les bataillons de travail pour être ensuite conduits vers des lieux déserts afin d'être fusillés, les intellectuels arméniens sont arrêtés et déportés[9], les dirigeants et notables également. Le but est d'éviter la mise en place d'une résistance[10]. L'ordre général de la déportation est décrété en mai 1915 dans les provinces où sont réfugiés les arméniens, majoritairement en Cilicie ; une loi provisoire de déportation est signée, légalisant l’opération[11]. La plupart des arméniens sont envoyés à Alep pour y être exécutés dans des camps de concentration. Les voyages sont longs et pénibles et la plupart périssent avant d'arriver sur les camps de la mort. La malaria, le typhus, l'épuisement ou la faim ont souvent raison d’eux[12].



Finalement, plus d'un million d’arméniens sont massacrés entre 1915 et 1916 et 200 000 de 1917 à 1922[13], représentant 70% de la population arménienne de l’Empire Ottoman[14]. 600 000 arméniens ont échappé au génocide (hormis les femmes et enfants capturés), la plupart se sont réfugiés en Transcaucasie, au Moyen-Orient, en Europe ou en Amérique. Aujourd'hui les historiens parlent d’un génocide "réussi" dans la mesure où un peuple tout entier a été éradiqué de ses terres ancestrales faisant ainsi disparaître la riche civilisation arménienne de l’empire Ottoman[15].


Le génocide arménien est le premier de l’histoire de l’humanité a être officiellement reconnu comme tel par les sous-commissions d’experts des Droits de l’Homme de l’ONU en 1985, par le Parlement européen en 1987 et par une vingtaine de pays en janvier 2001. Toutefois, si la Communauté internationale le reconnaît aujourd'hui, les gouvernements successifs de Turquie continuent pourtant de nier l’existence de ce génocide, bénéficiant alors d’une totale impunité[16].


Après ce génocide, les historiens ont effectué un véritable travail de recherche, réalisant ainsi à quel point toutes les composantes de la société civile, de l’État et de l’administration étaient impliqués dans ce massacre. Une véritable bureaucratie autour du processus génocidaire avait été mise en place et chaque fonctionnaire, chaque civil avait un rôle à jouer dans l’annihilation totale du peuple arménien. Il n’était pas question de pousser les arméniens à sortir du pays, à les faire fuir, les volontés du gouvernement turc étaient bel et bien d’exterminer dans son entièreté le peuple arménien, c’est ce critère moral qui fait aujourd’hui la différence entre le génocide et le crime contre l’humanité. Le crime contre l'humanité, aussi atroce soit-il, ne se limite qu’à des actions (massacres de masse et sans distinction militaire/non militaire, viol, exécution sans jugement, envoi en camps de concentration…). Le génocide quant à lui, en plus des actions, ajoute une particularité morale, la volonté des génocidaires d’éteindre le peuple victime, souvent jugé inférieur, de façon entière et intemporelle.


Toutefois, la notion de génocide n'a été instituée qu’après la Seconde Guerre Mondiale suite au génocide juif. Il a fallu attendre plus de 80 ans et la certitude des faits pour que le génocide arménien soit officiellement reconnu comme tel.

Le génocide juif durant la Seconde Guerre Mondiale[17]

En 1941, la politique d’extermination commence, Hitler lance ses troupes en URSS, rompant ainsi le Pacte germano-soviétique, la guerre devient alors totale. L’Allemagne continue son offensive en envahissant les pays Baltes, l’Ukraine et la Biélorussie, pays dans lesquels les juifs sont obligés de fuir. Pour le chancelier allemand, la solution finale doit être mise en place. Le paroxysme de l’antisémitisme est institué en 1941, quand les premiers gazages ont lieu en Allemagne, en Pologne et en Ukraine. Les camps de concentration deviennent des camps de gazage ; Auschwitz, Sobibor, Dachau, Treblinka ou encore Belzec sont institués dans le seul et unique but d’exterminer l’entièreté du peuple juif d’Europe. Ce peuple y était envoyé pour effectuer les travaux de construction, de réparation, de ménage - le tout dans des conditions inhumaines, pour ensuite y être gazés.



« Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s'ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste. » Primo-Levi, Si c’est un homme, Poche, 1988, p.88.

L’industrialisation du meurtre et du massacre de masse est alors instituée. Dès 1941, le génocide est mis en place, les juifs sont désignés par les nazis comme leurs « ennemis irréductibles » et assimilés par leur idéologie à une race inférieure. Ils furent affamés jusqu’à la mort dans les ghettos de Pologne et d’Union soviétique occupée, ou assassinés par l’emploi des méthodes telles que : fusillades massives, travail forcé, famine, maladie, tortures, expériences médicales, gazage dans les « camions à gaz » ou dans les chambres à gaz des camps d’extermination. Dans ce dernier cas, les corps, privés de sépulture, étaient éliminés par l'usage intensif des fours crématoires et la dispersion des cendres. Cet aspect de la Shoah en fait le seul génocide industrialisé de l'histoire.

Parallèlement à la mise en place de ces camps de la mort, l’effacement de toute trace de ces chambres à gaz et des fosses communes eut également lieu par les dirigeants, proches de la défaite. Il s’agira alors de déterrer les corps des fosses communes, une tâche qui avait été ordonnée aux juifs qui furent ensuite assassinés et de les brûler. C’est ainsi une des particularités du génocide nazi : on effaça toute trace des victimes, on nia toute existence et dignité en éradiquant jusqu’à sous terre leur trace[18].


« Les camps de concentration, rendant la mort elle-même anonyme (…). En un sens ils dépossédaient l'individu de sa propre mort, prouvant que désormais rien de ne lui appartenait et qu'il n'appartenait à personne. Sa mort ne faisait qu'entériner le fait qu'il n'avait jamais vraiment existé. » Hannah Arendt, les origines du totalitarisme, Tome 3, le système totalitaire, p.78.

L’horreur de ce crime de masse a conduit, après-guerre, à l’élaboration de la notion juridique de de génocide. Ces crimes ont été jugés imprescriptibles par la Convention sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, adoptée par les Nations unies en 1968. Le Tribunal de Nuremberg, créé le 20 novembre 1945, jugea publiquement les responsables nazis. Le droit international humanitaire a également été enrichi avec l’adoption des Conventions de Genève de 1949, qui protègent la population civile en temps de guerre[19].


Le Troisième Reich a aussi exterminé en masse les handicapés mentaux : leur gazage massif lors de l’Aktion T4 a précédé celui des Juifs d’Europe. Les Roms et Tziganes ont eux aussi été victimes d’un génocide connu sous le nom de Porajmos. Les populations civiles slaves notamment polonaises et soviétiques connaissent des pertes importantes causées par des crimes de guerre et des massacres[20]. Mais seul le génocide des Juifs a été conduit de façon systématique et avec acharnement, jusqu’aux derniers jours des camps en 1945. Depuis, la Communauté internationale a officiellement reconnu le génocide des Roms et tziganes ainsi que des handicapés en plus du génocide juif[21].

Le génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda[22]

Alors qu’en 1950, les Tutsis sont au pouvoir au Rwanda, les Hutu refusent ce gouvernement et souhaitent être intégrés dans les grandes sphères de la société. De violentes révoltes apparaissent partout dans le pays à la suite de l’assassinat d’un homme politique Hutu ; les Tutsi minoritaires sont chassés du pouvoir et massacrés[23]. Dès 1973, le général Juvénal Habyarimana pratiqua une politique raciale violente et instaura un système de quotas au terme duquel seul 10% des Tutsi furent admis dans les écoles, universités et les emplois. De plus, aucun Tutsi ne pourra accéder aux postes de maire ou de préfet ; les emprisonnements arbitraires et les confiscations de biens deviennent eux aussi monnaie courante[24].


Les exilés Tutsi s’organisent et créent le Front Patriotique Rwandais (FPR) en Ouganda, ils entrèrent en 1990 par la force au Nord du Rwanda. C’est ainsi que commença le processus génocidaire[25]. Les massacres organisés, la traque des Tutsi au Nord du pays mais également au Sud suite à la révolte des populations contre les Hutus s’institue. Les quotas se durcissent à tous les niveaux et les contrôles de l’appartenance ethnique se multiplient, la propagande raciste se développe. L’armée rwandaise passe de 5 000 hommes à 34 000, ces derniers se dotent également d’armes modernes. Le but pour le gouvernement est de déshumaniser les Tutsis. Les Hutus ont désormais le droit de s’armer pour assurer leur auto-défense. Le Général évoque la suprématie et la pureté de la race Hutu mettant ainsi en place les piliers idéologiques du génocide au nom de la démocratie occidentale.


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L’administration civile a formé un réseau ayant pour fonction d’encadrer les populations dans le génocide : le Gouvernement, le Préfet et le Bourgmestre avaient tous un rôle à jouer. C’est d’ailleurs cet appareil d’État, parfaitement organisé, qui joue un rôle majeur lorsque le génocide entrera dans sa phase finale après 1994. Les bourgmestres amènent la population, dressent des listes noires et les Gouverneurs pratiquent le prosélytisme directement chez les habitants tout en étant accompagnés de militaires locaux et de milices préfectorales. À côté de cela, un gouvernement ”de l’ombre” est institué, dirigé par le beau-frère du Gouvernant. Il s’agit alors d’organiser les massacres systématiques des populations Tutsis, l’achats d’armes et de transport militaires, le transport des prisonniers…[26] Enfin, la création de la radio libre des Milles Collines est l’outil média de la préparation de la solution finale, un outil de propagande qui joua un rôle central de ce processus génocidaire[27].


Le 7 avril, un gouvernement provisoire est institué par les extrémistes Hutus qui mettent en exécution le processus génocidaire[28], celui-ci dura cent jours et fera 800 000 morts Tutsi. La propagande menée durant les 4 dernières années a fait naître dans le peuple une haine et une crainte de la minorité tutsie par la majorité hutue. Les génocidaires ont appuyé ce sentiment en offrant de l’argent, de la nourriture, de la drogue et des armes à quiconque souhaitait s’investir dans ce processus. Les enfants-soldats sont eux aussi recrutés dès leur plus jeune âge[29].


L’armée, la police, la gendarmerie, tous ont participé au génocide, les civils eux aussi été embauchés et armés pour que le processus génocidaire soit le plus rapide possible. Les civils qui n’étaient pas en mesure de tuer les ennemis étaient chargés de débarrasser les cadavres et distribuer les biens des victimes. Le génocide était devenu un devoir presque patriotique, on parlait d’un travail et des armes comme d’outils pour assurer la sécurité[30]. Toutes les branches de l’État étaient mises à dispositions, et jusqu’à dans les plus petites localités, l’administration était instituée pour mener à bien le processus final.


« Que fut le génocide pour ses auteurs ? La réponse est simple, tous parlent d’un boulot. Un boulot avec des horaires : le matin, vers 9 heures, tous les hommes se rassemblent sur le terrain de football, puis ils descendent dans les marais traquer et tuer à la machette tous les tutsi (…). Un boulot avec une hiérarchie : les miliciens hutus, les encadreurs assurent la formation : ils se montrent plus spécialisés, donnent des conseils sur les chemins à prendre et les techniques de coups. Ils profitent de leur temps libre pour initier ceux qui ne se montrent pas à l’aise avec le travail de tuerie (…). Tous ces tueurs, évaluent les avantages et les inconvénients de leur nouveau boulot à l’aune de celui auquel il s’est substitué, le travail aux champs. Ils constatent qu'il est moins échinant que cultiver et que les tueries grâce aux pillages sont plus fructueuses que les cultures. » Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, Point, 2005, p.293.

Enfin, le génocide rwandais fut le plus rapide de l’histoire, au moins 800 000 rwandais, essentiellement tutsis, mais aussi des hutus modérés anti-génocide ont trouvé la mort en l’espace de cent jours. Au final, il s’agira d’1 500 000 morts et 2 millions de réfugiés sur une population estimée à 7,5 millions de personnes.


La Communauté internationale et l’ONU plus globalement ont reconnu officiellement le massacre des Tutsis comme un génocide à la suite des Accords d’Arusha et de la création du Tribunal pénal international pour le Rwanda qui a pour rôle de condamner les grands dirigeants ayant ordonné les exécutions, massacres et tortures. Ce tribunal a achevé ses travaux en 2015 après vingt ans d’exercice et quelques célébres procès, à l’instar de l’affaire de Jean-Paul Akayesu[31], ou de Jean Kambanda[32].


Pour lire l'article Hestia sur la réconciliation et la justice transitionnelle suite au génocide rwandais : ici.


Finalement, force est de constater que ces trois génocides ont tous des points communs :


- des structures institutionnelles bien établies favorisant la mise en oeuvre rapide et efficace de la solution finale et suivant une méthodologie rigoureuse ; 

- l’implication du gouvernement dans le processus génocidaire ; 

- la propagande et le prosélytisme dans toutes les branches de la société ; 

- l’entrainement aux massacres et au désintérêt pour le meurtre des volontaires et l’implication et l’armement des civils dans le but d’accélérer le processus génocidaire et les massacres de grandes échelles.

Les victimes, quant à elles, étaient des peuples minoritaires dans l’État où elles se trouvaient, elles étaient implantées depuis très longtemps sur ces terres mais jugées inférieures par les dirigeants. A chaque fois, elles étaient différentes ethniquement du gouvernement majoritaire, qu’il s’agisse d’une religion (arméniens catholiques, juifs d’Allemagne) ou d’une catégorisation (Tutsis au Rwanda).


Elles ont également eu des sorts similaires : le travail forcé dans des camps de concentration dans le but de rassembler et d’avoir une main d’oeuvre gratuite pour la construction des structures faites pour les tuer par la suite ; la volonté de séparer les hommes et les femmes pour stopper le processus reproductif ; l’enlèvement et l’esclavagisme pour les femmes ; l’enrôlement des enfants ennemis dans des camps d’entrainement ; le meurtre à grande échelle et la présence de fosses communes ; la traque jusqu’à chez eux et dans les États voisins.

Comparer ces génocides n’est toutefois pas chose aisée, elle est d’ailleurs impossible, ayant des particularismes propres à l’histoire du peuple victime mais aussi du gouvernement génocidaire, propre à la période historique et à l’histoire de l’État en question, propre à la région géographique en cause… Finalement, il serait impossible de mener une étude comparative exhaustive.


Toutefois, rechercher les similarités entre ces génocides, notamment dans la mise en oeuvre de la solution finale, dans la bureaucratisation des génocidaires et dans l’armement des civils permettrait de reconnaître plus rapidement les potentielles activités génocidaires dans le monde et éviter que l’histoire ne se répète. Mais ce crime reste une catégorie très restrictive, car il s’agit de meurtres collectifs volontaires, avec la volonté d’exterminer tout un peuple, tous les meurtres de masse ne sont donc pas des génocides.


Il faut alors constater que la définition du génocide telle qu’évoquée ci-dessus est assez restrictive, ne faisant pas écho aux tentatives de destructions de groupes politiques ou sociaux comme il a notamment pu être le cas au Cambodge pendant le règne de Pol Pot ou aux interventions armées dans une zone géographique donnée, à l’instar du massacre de Srebrenica. Toutefois aujourd’hui, certains tribunaux internationaux ont qualifié de génocides certains meurtres de masses qui n’entraient pas, à première vue, dans la définition officielle du génocide, étendant ainsi sa définition.


LA SUITE DANS LE CHAPITRE 2...


Laurine Harbuta




[1] Joe VERHOEVEN, Le crime de génocide. Originalité et ambiguïté, Revue belge de droit international, 1991, p.10.


[2] ”Génocide, une définition difficile à consacrer”, Le monde politique.


[3] L'article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies, le 9 décembre 1948


[4] Le Statut de Rome adopté en 2002 instituant la Cour pénale internationale.


[5] Jacques Sémelin, Du massacre au processus génocidaire, Revue internationale des sciences sociales, 2002/4 (n° 174), p.483 à 492.


[6] C’est sur 300 000km carrés que le peuple arménien a vécu pendant près de trois millénaires en y développant des entités étatiques et une civilisation alliant tradition chrétienne et modernité. La culture arménienne est le résultat d’un mélange entre l’Orient et l’Occident, l’Arménie ayant été le point de rencontre de différentes civilisations et l’épicentre de nombreuses invasions mèdes, grecques, perses, romaines, arabes, byzantines ou encore mongoles ou turques depuis le XVIe siècle. La Russie également annexa ce qui était à l’époque l’Arménie perse. Finalement et à la fin du XIXe siècle, l’Arménie était partagée entre l’Arménie occidentale inclue dans l’Empire Ottoman, et l’Arménie Orientale située en Russie (c’est aujourd’hui le territoire de l’Arménie indépendante).

A partir de 1876 s’instaura au sein du gouvernement ottoman une culture du mépris et de l’humiliation envers les non musulmans particulièrement d’origine arménienne. Pillages, meurtres, enlèvements, viols de femmes et d’enfants, impôts confiscatoires, extorsions commises par les agents publics…. Toutefois, le traité de San Stefano signé en 1878, mettant fin à la guerre russo-turque suite à la défaite de l’Empire Ottoman eut pour ambition d’apaiser les tensions entre le gouvernement ottoman et les arméniens, les frontières existantes, notamment celles de l’Arménie ottomane ayant été cédées à la Russie. Pour le gouvernement de Moscou il s’agissait surtout de protéger le peuple arménien, victime des mauvais traitements turcs. Cependant, le Royaume-Uni, gêné par cette mainmise russe proposa de remplacer le traité de San Stefano par le Congrès de Berlin pour que les puissances européennes puissent donner leur avis ; ce Congrès élimina l’influence russe sur l’Arménie ottomane et en récompense de ce service, le Sultan ottoman offrit l’île de Chypre au Royaume-Uni. Ainsi, les massacres à l’encontre des arméniens continuèrent. Dès lors, la culture du mépris et de l’humiliation envers le peuple arménien est légitimée par le sultan Abdul Hamid. Sous prétextes de velléités indépendantistes, le Sultan ottoman massacra les arméniens. 250 000 victimes, 100 000 conversions forcées, 90 000 arméniens envoyés dans des camps de travail ou dans dans des harems, 110 000 arméniens se réfugièrent en Transcaucasie, 60 000 en Europe ainsi qu’en Amérique et 12 000 en Bulgarie.

Ainsi, dès 1909 la région de la Cilicie est victime d’un massacre de grande échelle : 30 000 arméniens y trouvèrent la mort, face la passivité des puissances européennes bien trop impliquées dans leurs propres luttes internes, le Sultan ottoman continua : en 1913 l’extermination génocidaires devint une idéologie légitimée par le devoir islamiste. Une idéologie qui implique une homogénéisation culturelle, raciale et économique de l’Empire, ayant comme préalable, la supériorité du Turc et la nécessité de recréer la communauté touranienne dans ses limites du XIIIe siècle par l’élimination pure et simple de tous les arméniens ancrés dans l’Empire Ottoman dont le territoire empêchait de relier la Turquie à l’Asie centrale. La population turque est armées, les muezzins appellent aux meurtres, on fait croire que les arméniens sont dangereux, une véritable campagne de propagande à l’encontre du peuple arménien est mise en place ; la rage des ottomans musulmans grandit à mesure que less arméniens fuient le pays. Partout le même scénario est mis en place : les officiers et soldats massacrent, violent, brûlent sur les places publiques les arméniens, les civils musulmans sont passifs voire complices. Après cela, les survivants arméniens sont arrêtés, torturés


[7] Yves Ternon, Les Arméniens, histoire d’une génocide, Seuil, 1977, p.12.


[8] Jules Mardirossian, Le génocide arménien, Les crimes de masse au XXe siècle, p.40.


[9] Ibid. p.35.


[10] Ibid. p.36.


[11] Claire Mouradian, L'Arménie, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? » (no 851)


[12] Pour ceux plus éloignés, ils furent massacrés sur place, jetés dans l’Euphrate ou abandonnés dans les montagnes, on les rassembla dans les églises pour les brûler ou sur des radeaux pour les noyer dans le Tigre, les enfants étaient ligotés deux par deux et jetés dans la Mer Noire, les femmes quant à elle étaient vendues pour devenir des esclaves sexuelles. Tout était parfaitement organisés pour que ce génocide soit mené à bien. Fin 1915 il ne reste presque plus d’arméniens dans les provinces, ceux ayant survécus aux camps de concentration à Alep et Damas sont envoyés dans le désert pour y être affamés ou massacrés. Le but étant d’exterminer l’entièreté du peuple arménien.


[13] Jules Mardirossian, Le génocide arménien, Les crimes de masse au XXe siècle, p.43.


[14] Anahide Ter Minassian écrit : « De 1915 à 1918, le génocide arménien a fait disparaître à peu près la moitié de la population arménienne de l'Empire ottoman » dans « Les arméniens au xxe siècle », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, vol. 67, no 1, 2000,


[15] Vahakn Dadrian, Histoire du génocide arménien, Stock, 1996, p.123.


[16] Bernard Bruneteau, Le siècle des génocides, Armand Colin, 2004.


[17] Dès 1926, Adolf Hitler, leader du mouvement nazi écrit Mein Kampf, ce dernier y affirme notamment la supériorité de la race allemande dont la pureté doit être préservée, l’élimination des opposants politiques et des « races impures » : juifs, tziganes, slaves… ainsi que ce qu’il qualifiait de « sous-hommes » ou « parasites » : handicapés, malades mentaux, mendiants ou encore homosexuels. Ce dernier proclama également un droit de conquête des territoires voisins pour donner au peuple élu un espace vital nécessaire à sa domination. Cette doctrine trouva un terreau fertile dans l’humiliation ressentie par le peuple allemand après la défaite de la Première guerre mondiale en pleine crise démocratique et économique. Dès 1933, Adolf Hitler devient légalement chancelier du IIIe Reich, il établit immédiatement une dictature absolue, un régime totalitaire avec l’instauration du parti unique et la mise en place d’une politique d’épuration raciale. Ce régime créa également trois organisations policières : la SS, la Gestapo et les SD, où les agents ont reçu une formation spéciale destinée à endurcir et transformer les exécutants directement recrutés dans la jeunesse hitlérienne. Une formation qui transformera ces individus en bourreaux insensibles et brutaux dont la seule raison de vivre était l’extermination totale et entière des « peuples indésirables », lors de son procès d’ailleurs le SS Kramer affirma qu’il n’avait éprouvé aucune émotion en accomplissant ces actes car il avait été élevé ainsi.

Dès lors et en quelques mois, les opposants furent assassinés, séquestrés dans le secret le plus absolu. Les camps de concentration (pour l’instant il ne s’agissait que d’une concentration), principalement celui de Dachau, prennent place peu à peu pour devenir un instrument de terreur politique, le but étant de rassembler tous les « peuples indésirables en un même endroit. En 1938, alors que l’Autriche, la Pologne et l’Alsace sont annexés, les ghettos sont créés, ayant pour objectif de regrouper tous les juifs, la politique concentrationnistes est élargie à ces territoires nouvellement allemands. Les camps d’Auschwitz ou de Sobibor sont construits grâce à la main d’oeuvre gratuites des prisonniers juifs, les chambres à gaz et crématoire eux aussi.


[18] Jules Mardirossian, Le génocide arménien, Les crimes de masse au XXe siècle,, p.48.


[19] Léon Poliakov, Le Bréviaire de la haine. Le IIIe Reich et les Juifs (préface de François Mauriac), Paris, Calmann-Lévy, 1951 ; dernière éd. de poche, Paris, Presses Pocket, 1993


[20] Pierre Grosser, Pourquoi la 2e Guerre mondiale ?, Éditions Complexe, coll. « Histoire Du Temps Present », 1999


[21] Ibidem.


[22] Le Rwanda est un petit pays situé entre l’Ouganda, la RDC et la Tanzanie, celui-ci est traversé par les Hautes Altitudes, il est composé à 85% d’Hutu, 14% de Tutsi et 1% de Twa. Toutefois, ces 3 peuples pratiquant la même langue, la même culture et la même religion, il ne s’agissait pas de critères intrinsèques mais plutôt de fonctionnement, les individus pouvaient passer d’un groupe à l’autre selon les mariages, les biens ou les fonctions ; les Hutu étant des chefs de sol et les Tutsi et Twa des chefs de pâturages et d’armées (Certains parlent de castes, mais ce terme n'est pas justifié car selon son nombre de vaches, un Hutu pouvaient devenir Tutsi et réciproquement un Tutsi qui perdait ses vaches devenait Hutu). En 1894, les allemands entrent officiellement au Rwanda, il s’agit du dernier pays découvert et colonisé en Afrique par les Européens. En 1916, au cours de la Première guerre mondiale, les Belges chassent les Allemands du Rwanda et occupent à leur tour ce petit État, à la suite de quoi, en 1919 lors du Traité de Versailles, le Rwanda est officiellement accordé en tant que colonie à la Belgique, la Société des Nations lui confiant un mandat de tutelle. La Belgique va alors s’appuyer sur les autorités locales déjà en place, toutefois, le Mwami (le Roi) refusant de se convertir au catholicisme, il sera envoyé en exil et son fils tutsi sera mis à la tête du Rwanda colonisé. La Belgique crée alors la carte d’identité ethnique ; plus tard, cette question ethnique deviendra une question raciale.


[23] Rwanda : Un génocide en questions, Éditions du Rocher, coll. « Lignes de feu », 2014.


[24] Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala, p.340.


[25] Rafaëlle Maison, Pouvoir et génocide dans l'œuvre du Tribunal pénal international pour le Rwanda, Dalloz, 2017.


[26] Odile Belinga, Le génocide rwandais, Les crimes de masse au XXe siècle, p.100.


[27] La radio appelait aux meurtres (”Allez, sortez, il faut se réchauffer” ; ”la tombe n’est qu’à moitié pleine, qui nous aidera à la remplir ?”) elle diffusait également des consignes pratiques : ”Comment envahir une maison, comment rassembler ses habitants, comment les massacrer…”


[28] L’ONU et les États membres de la coalition tentent d’intervenir, l’opération de maintien de la paix MINUAR est créée, les Accords d’Arusha d’août 1993 sont institués mais il s’agira d’un échec cinglant, les casques bleus onusiens ayant été encerclés et pris au piège ; le génocide continua. La Belgique et la France évacuent leurs militaires ainsi que ceux des pays occidentaux ainsi que tous les membres du gouvernement anti-génocide menacés.

Rafaëlle Maison, Pouvoir et génocide dans l'œuvre du Tribunal pénal international pour le Rwanda, Dalloz, 2017.


[29] Au départ les tutsis étaient tués dans leurs maisons, puis ces derniers ont été emmenés dans les églises, écoles, bâtiments publics pour y être brûlés en nombre important, ils étaient traqués partout dans le pays et même au delà des frontières, les témoins étaient eux aussi massacrés, des femmes enceintes sont éventrées pour tuer les fœtus, la violence sexuelle est fréquemment employée, des tueries ont lieu au sein de familles mixtes.


[30] Odile Belinga, Le génocide rwandais, Les crimes de masse au XXe siècle, p.100.


[31] Le bourgmestre de Taba, condamné à la prison à vie pour le massacre de 2000 Tutsi réfugiés dans le bureau communal de Taba, l'incitation à des viols collectifs et publics, ainsi que pour sa participation directe dans plusieurs assassinats. Son procès créa en autre une jurisprudence constante reconnaissant le viol comme crime de génocide, dans la mesure où ils étaient commis dans l'intention de détruire en tout ou en partie, un groupe particulier ciblé comme tel.

Affaire Jean-Paul Akayesu, Tribunal pénal international pour le Rwanda, 2 octobre 1998.


[32] Premier ministre du mouvement intérimaire il lui est également reproché de n'être pas intervenu pour faire cesser les crimes, il a reconnu avoir distribué armes et munitions, en ayant pleinement conscience du fait que celles-ci seraient utilisées pour perpétrer des massacres à l'encontre des civils. Pour la première fois, un chef du gouvernement reconnaissait l'existence du génocide et confirmait que celui-ci avait été préparé à l’avance.


[33] Hannah Arendt, Le Système totalitaire, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points politique », 1972.


POUR CITER : HARBUTA L., "SERIE - Les processus génocidaires depuis le XX° siècle et leur reconnaissance (CHAPITRE 1)", Hestia - Promouvoir les droits humains, Dossiers, Lyon, 22 juillet 2019 (en ligne : https://www.hestiapdh.com/post/serie-les-processus-génocidaires-depuis-le-xx-siècle-et-leur-reconnaissance-chapitre-1).




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