[TERRAIN] REPORTAGE A ATHENES – Le quartier d’Exarcheia et les mesures politiques anti-migrants

Reportage terrain


@lonelyplanet Exarchia est en haut à droite

Le 26 août 2019, le quartier athénien d’Exarcheia a fait l’objet d’une intervention policière afin de démanteler certains camps de migrants. Attirant l’attention des médias, nous pouvions alors lire les titres suivants :

« La police grecque évacue quatre squats de migrants dans un quartier d'Athènes »[1]
« Migrants ‘poussière’ et squatters ‘ordures’: un policier grec risque des poursuites »[2]
« GRÈCE. Exarchia dans le viseur de Mitsotakis »[3]
« Éviction de migrants dans le quartier anarchiste d’Athènes : ‘Le gouvernement n’arrivera pas à ses fins’ »[4]

Un gouvernement nouvellement élu, des mesures policières, des migrants dans le viseur politique et un quartier anarchiste (le guide touristique d’Athènes de l’édition Lonely Planet dirait « quartier bohème »)… Présente à Athènes le 26 août, jour de l’intervention, je vous présente aujourd’hui des photographies prises sur place, accompagnées d'un rappel de la situation politique en Grèce et des enjeux en termes de droits humains auxquels les demandeurs d'asile sont confrontés.


La situation politique en Grèce


L’objet de cet article n’est pas de décrire en détail la situation politique, économique et sociale de la Grèce. Toutefois et avant de dévoiler le reportage photographique, il s’agit ici de contextualiser la situation dans un État en transition politique.

Si nous devions décrire la Grèce en quelques lignes, il nous faudrait rappeler que cet État à l’héritage historique considérable est entré dans l’Union Européenne en 1981 et a adopté l’Euro comme monnaie officielle en 2001. Tout petit État de 131 957 km2, la Grèce comprend environ 11 millions d’habitants (lorsque la France, à titre de comparaison, s’étend sur 643 801 km2 et décompte presque 67 millions d’habitants).


@universalis

Du point de vue politique, la Grèce est une démocratie dite présidentielle parlementaire[5] dans laquelle le Président (Prokópis Pavlópoulos) est élu par la Vouli (nom du Parlement Grec qui comprend 300 députés). C’est le Premier ministre qui est élu par les citoyens grecs au suffrage universel direct tous les 4 ans. Ce modèle confère de nombreux pouvoirs au Premier ministre.


Depuis 2015, le parti politique d’extrême gauche Syriza (dirigé par Aléxis Tsípras) était à la tête de la Vouli. Pourtant, en juillet 2019 et « avec plus de 99 % des bulletins dépouillés, le parti de centre droit porté par Kyriakos Mitsotakis récolte 39,85 % des voix »[6] et s’empare ainsi de la majorité parlementaire. France Culture avait alors pu parler de « l'échec de Syriza ou la chronique d'un désenchantement »[7]


Le parti d’extrême gauche avait été élu dans un contexte économique précaire pour les Grecs et avait promis tenir tête à la pression des entités européennes et internationales à l’image de la Banque Centrale Européenne. Pourtant, une fois Premier ministre, Aléxis Tsípras avait dû prendre des « décisions difficiles notamment pour couper encore dans les retraites, augmenter encore les impôts de la classe moyenne déjà si durement mise à contribution »[8] - instaurant ainsi une politique d'austérité.


@ArisMessinis/AFP - Kyriakos Mitsotakis

Tout cela nous amène à la victoire de son successeur, Kyriakos Mitsotakis, dont les priorités n’envisagent pas d’ouverture potentielle pour les migrants :


« La sécurité est une autre priorité du gouvernement, avec l'embauche de 1.500 nouveaux policiers, le renforcement du contrôle aux frontières, l'accélération du renvoi en Turquie des migrants qui n'ont pas obtenu l'asile en Grèce ou encore la suppression d'une mesure facilitant l'accès des migrants à la sécurité sociale. »[9]

De fait, afin de justifier la fermeture des frontières et l’utilisation des fonds européens à cet effet, le Premier Ministre pointe du doigt les conditions des migrants et le non-respect de leurs droits humains dans des camps situés sur les îles (à l’image de ceux sur l’île de Samos) pour durcir les conditions de leur accueil. Cette dialectique de la fermeture et de la différenciation, justifiée par le soi-disant altruisme d’un Premier Ministre conservateur, interpelle néanmoins quant à une situation plus brute pour les demandeurs d’asile arrivés en Grèce.


La migration et la Grèce



6054 : c’est le nombre de demandeurs d’asile par million d’habitants en Grèce en 2018. Cela correspond au nombre d’individus ayant présenté un Grèce leur première demande de protection internationale qui aboutit au statut de réfugié. Ce statut permet aux immigrants de jouir des mêmes droits dont bénéficient les citoyens grecs (par exemple et très concrètement, le droit de travailler ou d’être propriétaire)[10].


La Grèce est en orange foncé car le nombre de demandeurs d'asile est supérieur à 2070 pour un million d'habitants.

Pour donner un ordre d’idée, en France, le chiffre est d’environ 1663 demandeurs d’asile pour un million d’habitant sur la même période, soit environ 27% du chiffre grec en 2018[11].


La Grèce est l’un des premiers pays d’arrivée des migrants. C’est la raison pour laquelle plus de demandeurs d’asile sont présents sur son territoire. En principe, effectivement, en Europe, les premiers États d’arrivée sont ceux qui ont la responsabilité d’examiner les demandes d’asile afin de déterminer s’ils reconnaissent -ou non- le statut de réfugié.


Après le changement de Premier Ministre et de cap politique, « L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a indiqué (…) que ‘3250 arrivées’ont été enregistrées durant les quinze premiers jours d’août sur les cinq îles »[12], ne manquant pas d’alimenter la dialectique politique de contrôle. Ainsi et selon les termes de Georges Koumoutsakos, le ministre adjoint chargé de la Protection du citoyen ; « la question migratoire reste et restera pour longtemps à l'ordre du jour »[13], notamment du fait de « l'inquiétude en Europe».


Dès lors et comme le rappelle Human Rights Watch : « Bien que la Grèce ait continué d’accueillir un grand nombre de demandeurs d’asile, elle a failli à son obligation de protéger leurs droits. »[14] Les exemples sont nombreux. Parmi eux, l'ONG rappelle la situation des enfants de demandeurs d’asile quand « Moins de 15 pour cent [d’entre eux] ont eu accès à l’éducation sur les îles, et seul un sur deux a été inscrit dans des écoles publiques en Grèce continentale. »[15]


Le contexte ainsi éclairci, revenons-en à Exarchia, en Grèce continentale donc, ce quartier athénien à l’image d’une situation plus grande mais faisant preuve d’une singularité toute particulière.


Les migrants à Athènes – Le cas particulier d’Exarcheia


Le 26 août 2019, jour de mon arrivée sur place, j’avais ainsi pu lire dans la presse française qu’« un vaste coup de filet a eu lieu lundi dans ce quartier, situé près du centre-ville, au cours duquel quatre squats ont été évacués et 143 migrants, dont de nombreuses familles avec enfants, ont été interpellés et conduits dans un hôtel d'Athènes. »[16]


Voici quelques photos symboliques de ce quartier singulier.


@jeannepostil

"ANTI-NAZI"

@jeannepostil

"ACAB"

@jeannepostil

"ZAD PARTOUT"

@jeannepostil

"FUCH BORDERS, FUCK NATION"


@jeannepostil

@jeannepostil

"AIR BNB TOURISTS FUCK OFF - REFUGEES WELCOME"



@jeannepostil

@jeannepostil

@jeannepostil


A Exarchia, nul mur n'est vierge des pigments révolutionnaires, communistes, progressistes, féministes, anarchistes. Ce quartier "bohème et contestataire" comme l'écrivait Libération en 2008 mêle étudiants, cafés altermondialistes, librairies participatives d'un côté ; drogues, trafic de stupéfiants et violence visibles, de l'autre. Au sein de cet équilibre ténu, les migrants ont largement été accueillis, souvent dans des camps de fortune ou dans des établissements publics livrés à l'abandon.


Pourtant, quand Stavros Balaskas, vice-président de la Fédération panhellénique des employés de la police, déclare à la radio qu'« un aspirateur électrique silencieux de nouvelle technologie a été mis en marche, c'est-à-dire la police, qui va graduellement absorber toutes les ordures d'Exarchia », il semble légitime de se demander la tournure que prendra la Grèce dans une période européenne de rejet de l'Autre et de renforcement des mesures de "sécurité". Il convient ainsi de garder un œil ouvert sur les changements politiques des États en ce qu'ils ponctuent la vie de l'Union Européenne.


Jeanne Postil


Toutes les photographies ont été prises à Athènes en août 2019.


[1]Le figaro avec AFP, « La police grecque évacue quatre squats de migrants dans un quartier d'Athènes », Le Figaro en ligne, 27 août 2019, consulté le 27 août 2019. URL : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/migrants-poussiere-et-squatters-ordures-un-policier-grec-risque-des-poursuites-20190827

[2]Le figaro avec AFP, « Migrants ‘poussière’ et squatters ‘ordures’: un policier grec risque des poursuites », Le Figaro en ligne, 26 août 2019, consulté le 28 août 2019. URL : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/la-police-grecque-evacue-quatre-squats-de-migrants-dans-un-quartier-d-athenes-20190826

[3]MOUSSAOUI R., « GRÈCE. EXARCHIA DANS LE VISEUR DE MITSOTAKIS », L’Humanité en ligne, 29 août 2019, consulté le 02 septembre 2019. URL : https://www.humanite.fr/grece-exarchia-dans-le-viseur-de-mitsotakis-676335

[4]Les observateurs, « Éviction de migrants dans le quartier anarchiste d’Athènes : ‘Le gouvernement n’arrivera pas à ses fins’ »[4], Les observateurs, France 24, 29 août 2019, consulté le 15 septembre 2019. URL : https://observers.france24.com/fr/20190829-grece-eviction-migrants-quartier-anarchiste-exarchia-athenes

[5]« Système politique », LaGrèce.com, consulté le 15 juillet 2019. URL : https://la-grece.com/politiquegrecque.html

[6]Courrier International Paris, « Europe.Le centre droit de retour au pouvoir en Grèce », Courrier International en ligne, 7 juillet 2019, consulté le 10 septembre 2019. URL : https://www.courrierinternational.com/article/europe-le-centre-droit-de-retour-au-pouvoir-en-grece

[7]VERO M-P, « l'échec de Syriza ou la chronique d'un désenchantement »,France Culture en ligne, 11 juillet 2019, consulté le 25 septembre 2019. URL : https://www.franceculture.fr/politique/grece-lechec-de-syriza-ou-la-chronique-dun-desenchantement

[8]VERO M-P, « l'échec de Syriza ou la chronique d'un désenchantement », op. cit.

[9]Capital, « GRÈCE : LE PREMIER MINISTRE KYRIAKOS MITSOTAKIS ENGAGE LE VIRAGE À DROITE »,Capital en ligne, 7 août 2019, consulté le 25 septembre 2019. URL : https://www.capital.fr/economie-politique/grece-le-premier-ministre-kyriakos-mitsotakis-engage-le-virage-a-droite-1346911

[10]EUROSTAT, « Demandes d'asile par état de procédure », Office de statistique de l’Union Européenne, mis à jour le 09 septembre 2019, consulté le 24 septembre 2019. URL : https://ec.europa.eu/eurostat/databrowser/view/sdg_10_60/default/table?lang=fr

[11]Si l’on calcule comme suit : le chiffre grec (6054) représente 100%, alors le chiffre français (1663) représente 27% du premier.

[12]Ouest-France, « Migrants. Un nombre d’arrivées record sur l’île grecque de Lesbos », Ouest-France en ligne, 30 août 2018, consulté le 17 septembre 2019. URL : https://www.ouest-france.fr/monde/migrants/migrants-un-nombre-d-arrivees-record-sur-l-ile-grecque-de-lesbos-6497549

[13]Le Figaro avec AFP, « Grèce : hausse de 30% du flux des migrants », Le Figaro en ligne, 24 juillet 2019, consulté le 10 septembre 2019. URL : http://www.lefigaro.fr/flash-actu/grece-hausse-de-30-du-flux-des-migrants-20190724

[14]Human Rights Watch, « Grèce. Événements de 2018 - Section du chapitre UE », HRW en ligne, 2018, consulté el 10 août 2019. URL : https://www.hrw.org/fr/world-report/2019/country-chapters/326088

[15]Ibidem.

[16]Le Figaro avec AFP, « Migrants ‘poussière’ et squatters ‘ordures’: un policier grec risque des poursuites », op. cit.


POUR CITER : POSTIL J., "[TERRAIN] REPORTAGE A ATHÈNES – Le quartier d’Exarcheia et les mesures politiques anti-migrants", Hestia - Promouvoir les droits humains, Focus, 29 septembre 2019 (en ligne : www.hestiapdh.com).

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